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Les 365 jours d’Adrienne Pitts

Certains artistes provoquent un effet étrange en nous : on n’arrive plus à les lâcher et leur dire : “Bon ça suffit, y a mes pâtes qui sont en train de brûler et merde, mes lardons sont trop cuits”.
Adrienne Pitts est le genre d’artiste qui me provoque cet effet. Je ne sais pas comment lâcher.

Je l’ai découvert il y a quelques mois via la plateforme Flickr (partage de photos) et je suis tombée amoureuse de ses photographies spontanées et fraiches, qui donnent tout simplement envie de s’emparer d’un appareil et chroniquer le quotidien.
Il y a là un regard pétillant (c’est le premier mot qui me vient en tête quand je pense à son travail) non seulement vis à vis des personnes qu’elle observe, qu’elle capture mais aussi vis à vis d’elle-même.

Pour la petite histoire, elle commente cette photo en disant « Je m’en fous de ce que vous pouvez dire à présent. Si je suis grosse, si je ne le suis pas… J’en ai rien à faire ».

Quand on atterrit sur son site, on ne trouve pas grand chose, excepté un texte en grand qui indique “Shameless Self-Promotion” et quelques posts indiquant ses progrès en tant que photographe et designer. Il n’y a pas vraiment de portfolio, mais toutes ses photos se trouvent sur flickr sous le pseudo « hellopoe ».
Des albums de toutes sortes, intitulés selon le thème (California 2010 !, However many days I feel like, Argentina 2006, …).
Toutes les photographies qu’elle prend ont un ‘je ne sais quoi’, une expression dont on aime abuser pour tout et n’importe quoi et pourtant dans le cas de Adrienne, ce ‘je ne sais quoi’ est vraiment ce qui m’a attiré. Je précise que je ne suis pas une experte en photographie et je n’ai aucune connaissance technique.
J’ai adoré les œuvres de Noah Grey, de Eolo Perfido, Steven Meisel et Ellen Von Unwerth mais ce sont des modèles qui, à l’exception de Mr Grey, opèrent chacun dans un cadre précis (un studio, un photoshoot fashion et autres).
Adrienne se débrouille bien toute seule avec son appareil et ne donne aucune excuse pour les photos qu’elle partage… Et partager, elle le fait sans condition.
Elle se présente comme designer, photographe et geek. Je trouve que ça lui va bien.

Si j’ai vraiment envie de vous présenter l’univers de la demoiselle, c’est elle que je mettrais en avant notamment via l’album “365 days”. Il faut savoir qu’Adrienne a décidé de prendre une photo autoportrait d’elle chaque jour, pendant un an (l’année 2007). On compte au final 356 photos et c’est vraiment dans ce projet que l’on peut se rendre compte de sa créativité, son originalité, sa beauté et son talent présents au quotidien.

Je ne sais pas ce qui provoque cette alchimie entre elle et le projecteur de ses angoisses, émotions ou joies jour après jour. Je ne sais pas. C’est le principe du ‘je ne sais quoi’, mais ça me poursuit à chaque fois. J’ai envie de savoir qui est cette jeune femme derrière ces photographies.
Tantôt ironique (pleine d’illusion, de moqueries), tantôt sobre, tantôt folle ; elle m’entraîne et me pousse à voir la suite.

J’imagine qu’un autoportrait jour après jour est comme une confession. Pour moi, écrire un article de blog sur sa vie est quelque chose de beaucoup moins intime que se photographier. Pour certains, ça ne l’est pas. Facebook nous enseigne que se montrer, que prendre des clichés d’évènements et se dévoiler est naturel.
A chaque fois, j’envisage une sorte de barrière vis-à-vis de moi-même et la photographie de moi-même, et je me demande pourquoi les autres n’ont pas les mêmes barrières que moi. Certaines  filles mettent en ligne des photos d’elles en bikini, il y a des photos de soirées où tout le monde est complètement dans le gaz, et la question reste en suspension. Est-ce que notre société et les réseaux sociaux ne nous poussent pas tous les jours à nous plonger en situation d’autoportrait, de mise en abime sans retenue ou est-ce juste une question de confiance en soi ? Quelle est la ligne entre l’art et l’exhibition pure et simple ?

C’est sans doute parce que je tiens cette opinion, que je me cache quand quelqu’un sort son appareil que je me sens si impressionnée et intriguée vis-à-vis du travail qu’accomplit Adrienne. Exhibition ? Peut-être.
Art ? Pour moi, il n’y a pas de doute.

Au final, Adrienne nous pousse à redéfinir la limite entre nous et la représentation de nous-mêmes. Tout est subjectif, tout est soumis à l’œil du spectateur, désormais dieu de la critique. Et pourtant, il y a un déguisement. Ce n’est pas une mise en abime complète. Il ne s’agit pas de contempler une centaine de photos de son visage photographié sur divers profils, parce que ce serait trop facile. Quand on parle d’autoportrait, on peut aller plus loin. Et aller loin, c’est aussi montrer tous les côtés loufoques, incertains, externes et autres qui nous représentent. Nous ne sommes jamais une chose ou une autre, mais une même chose qui se divise en plusieurs choses, et ainsi de suite.
Une de ses photos montre simplement un mot écrit sur sa main « I am terribly sorry », simplement parce qu’elle n’a pas eu l’occasion de faire une vraie photo en bonne et due forme, et pourtant cette simple photo peut nous toucher plus que la représentation d’un visage.
Aussi, l’interne lambda reste maître et sujet à ses propres commentaires, mais Adrienne glisse toujours un commentaire sur chaque photo.
Un exemple ?

Elle commence ici par dire qu’elle se sent déprimée et que se regarder ainsi quand elle ne va pas bien la fait sentir « faible et pathétique ». Elle rajoute ensuite : « J’ai débattu sur le fait de ne pas montrer mes fautes, ces choses à mon sujet que je n’aime pas – mais à la fin de la journée, c’est mon projet et je dois être honnête avec moi-même ».

En commentaire de cette photo, elle écrit ainsi : « Je pense qu’une des raisons pour laquelle j’aime voyager autant est le fait que je peux voir comment les autres vivent, leurs cultures qui les rendent si différents. Etant d’un pays si ‘jeune’ et un pays avec une histoire si intense, j’ai parfois l’impression de ne pas avoir une culture qui m’est propre ».
Elle rajoute quelques lignes plus tard « Et peut-être, apprécier les cultures des autres pays est assez ».
Alors oui, il y a une vraie réflexion derrière chaque photographie, il y a toujours un commentaire. Elle peut prendre une photo magnifique d’une main qui entoure un verre d’eau et ainsi raconter ses remèdes contre la gueule de bois. Je ris, je passe à une autre photo, je suis touchée, et je me demande si les autres ont la même sensation que moi.
Adrienne Pitts est ordinaire et extraordinaire. C’est là le paradoxe, et ce qui peut attirer les foules. Nous sommes tous ordinaires ET extraordinaires et elle le met si bien en avant, avec une grâce que peu possède.
Quand je vois ses photographies, j’apprécie l’audace par moment, cette démonstration de corps, de visage, ce zoom qui peut faire si peur et que, pourtant, elle n’essaie jamais d’éviter. Je me demande ce que d’autres feraient à sa place, face à ce challenge, cet autoportrait. En histoire de l’art, on aime nous montrer des toiles de peintres qui se défigurent, qui aiment renvoyer une image tordue d’eux-mêmes, ces mêmes images semblant représenter leur état du moment (malades, tristes, fous).
Adrienne n’est pas si catégorique. On ne peut jamais savoir si c’est triste, si c’est drôle, si c’est heureux. Le commentaire est là mais ne nous dit jamais comment interpréter la photo. Nous l’interprétons comme nous le voulons, nous pouvons la voir comment nous le voyons. On peut la voir laide ou magnifique. Dans mon cas, j’ai choisi de la voir magnifique,  ne fut-ce que par le message qu’elle transmet, de manière incroyablement subtile, ce ‘je ne sais quoi’ dont je parlais au début, via une phrase provocante : « Et alors ? ». Personne ne semble posséder la réponse, comme personne ne possède Adrienne ou ses photographies.
C’est juste une émotion difficile à expliquer.

Quelques liens à visiter :

Gallerie de photos de Adrienne sur Flickr : Hellopoe

Le site de Adrienne : Shameless Self-Promotion

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