Delphin Bla sortit avec soulagement de la cage de l’ascenseur. Il n’avait pas une affection débordante pour le gros tigre du Bengale qui y avait élu domicile, et qui grondait à chaque fois qu’un de clients de l’Hôtel Mimore y pénétrait. En plus, c’était dangereux. Un jour, se dit-il, l’animal finira par dévorer un gamin, et il y aura des plaintes. Les gens sont négligents, ils oublient parfois qu’une cage est une cage, et que les instructions affichées interdisent clairement aux gosses de jouer avec l’ascenseur.
Delphin Bla était plongeur au restaurant de l’Hôtel Mimore, la Table de Pierre. Un métier plutôt fatigant, mais plutôt bien payé aussi. Et Delphin avait besoin d’argent, de beaucoup d’argent, s’il voulait pouvoir s’offrir un jour la Breluche dorée. Depuis tout petit, il ne rêvait que de ça.
La Plonge se situait au fond du couloir à gauche, comme bien souvent, il suffisait pour y accéder d’ouvrir la porte blindée en tapant le code idoine sur le clavier tactile adéquat. Ce que fit Delphin, pas contratriant. La salle était assez vaste, éclairée de vagues et vétustes vasistas vernis, avec à une de ses extrémités une petite pièce d’eau, d’environ deux neuros. Sur le mur le plus proche, pendu à une austère patère, un costume complet d’homme-grenouille. Un costume acheté tout exprès pour lui, car son prédécesseur, qui n’avait que douze ans, se servait d’un costume d’enfant-têtard.
Delphin prit son temps pour enfiler la combinaison et ajuster les palmes. Etape essentielle du protocole, sa sécurité pouvait en dépendre. Alors qu’il se chargeait des lourdes bouteilles d’air comprimé, une petite trappe située sur le mur d’en face s’entrouvrit, et une tête coiffée d’une toque blanche apparut dans l’ouverture. Otant le mégot éteint qui pendait de sa bouche, il grommela :
— Une choucroute garnie, une !
— Elle marche ! répondit Delphin.
Et tout en assujettissant son masque de plongée, il se dirigea vers l’eau qui miroitait nonchalamment, en levant bien haut les pieds pour ne pas marcher sur le bout de ses palmes.
Un petit pas pour l’homme, et il disparut, pieds en avant, dans l’élément bleuté, s’enfonçant rapidement, dans une gerbe éclatante dont les gouttes eussent étincelé au soleil, si seulement l’astre du jour avait illuminé la scène, mais faut pas trop en demander quand même.
Delphin nagea quelques temps dans le tunnel bétonné avant de déboucher dans une cavité plus vaste, sorte de grotte sous-marine éclairée d’une lumière bleue diffuse qui donnait au paysage une allure étrange et fantomatique. D’immenses piliers de granit moussu formaient en se rejoignant une sombre voûte savamment travaillée par les courants. Incrustés dans le corail et les stalactites d’orthose opalescent, brillaient des centaines de chlorophanes et d’amygdalites vernissées, d’où la lueur semblait sourdre.
Delphin Bla connaissait bien l’endroit, comme tous les lieux de pêche et de chasse de l’Hôtel Mimore. Indifférent au manège des poissons dorés et pourpres qui voletaient autour de lui, parmi les récifs d’onyx oeillé et de corydon hyalin, il se dirigea vers la petite caverne bleu foncé bordée de lapin lazulysse, où il savait que se trouvaient les plus beaux nids de choucroute. C’est là aussi que poussaient les huîtres, mais pas en cette saison.
L’ouverture de la caverne était assez large pour qu’il pût y pénétrer sans gêne, mais l’endroit était sombre, et il alluma sa torche frontale. A la lueur orangée de la lampe, il repéra tout de suite une douzaine de petites strasbourgs dans un creux de rocher, et il n’eut aucun mal à les attraper et à les enfermer dans sa musette en nylon. Il fit également grande provision d’herbe à choucroute qui poussait en abondance le long des parois.
Content de sa pêche, Delphin se glissa à reculons hors de la caverne. Mais au moment où il s’apprêtait à remonter vers la surface, une vision inattendue lui glaça les sangs. Derrière un bloc de movillons arqués, la silhouette menaçante d’un cervelas géant.
Son coeur se mit à battre à grands coups dans sa poitrine. Un cervelas. La bête faisait bien ses deux mètres de long, pour quelques vingt centimètres de diamètre. Une chance exceptionnelle, car les cervelas se faisaient rares dans les parages depuis quelques années. La faute à quelques clients exigeants trop gourmands, et à quelques commerçants trop avides. L’espèce était aujourd’hui en voie de disparition. “ Ça fera jamais qu’un de moins ”, se dit Delphin avec cynisme, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. Si le cervelas le repérait, et il savait qu’il le ferait, c’en serait fini de lui. Autant profiter de son avantage. Et il se le dit avec une conviction telle qu’il ne put que se rendre à ses propres arguments.
Le cervelas, qui comme chacun sait, est un animal très myope, ne l’avait pas entendu venir. Alors le jeune homme retira l’embouchure de son tuyau à oxygène, et siffla violemment entre deux doigts pour attirer son attention. Les ultra-sons ainsi libérés se hâtèrent de profiter de cette liberté, et se répercutèrent dans l’espace aquatique. La bête, interloquée par la sonorité, fit brusquement volte-face, et apercevant l’intrus, se mit à gronder sourdement, à la manière d’une lamborghini sauvage au ralenti. Un rictus saucisssonesque déformait son ignoble faciès. Une bouffarde jaune, estimant les risques du combat à venir à sept sur l’échelle de Jaimie Oliver, se pressa de décrocher le grand miroir et de cacher les bouteilles. C’était toujours ça de fait.
Delphin, comprenant qu’il jouait sa vie dans ce duel, resta immobile. Il lui fallait être plus rapide que son adversaire, mais aussi plus lucide.
Il portait lentement la main au poignard lacé contre sa cuisse droite lorsque le cervelas, avec un rugissement terrifiant, se précipita sur lui, aveuglé par la colère, ce qui ne lui facilitait pas la tâche, reconnaissons-le. Delphin laissa son instinct parler. Il se jeta de côté pour éviter la charge fantastique. Mais dans sa chute, il se taillada la paume de la main sur le tranchant d’une opale flamboyante. Il s’était à peine relevé que déjà le monstre fonçait à nouveau sur lui, mais en marche arrière cette fois. C’était une astuce que le cervelas utilisait parfois pour faire croire à son adversaire qu’il s’enfuyait, et ainsi l’embrocher sur la pointe acérée de sa queue. L’épieu était venimeux, et la mort atroce.
Mais Delphin Bla était rompu à toutes les astuces du cervelas, qu’il combattait depuis son plus jeune âge, et il en fallait plus pour le tromper.
Quand la bête fut à sa portée, il s’écarta prestement de son chemin, tel un matador passant une véronique. Et puis il frappa. Un geste vif de sa main valide, prolongée du couteau acéré comme un rasoir, suffit à sectionner l’éperon venimeux du monstre. Evidemment, il ne serait plus complet, mais ce n’était pas une grosse perte. De toute façon, les clients n’appréciaient pas trop la poche à venin, dans le cervelas.
Touchée à mort, la bestiole se débattit vainement, poussant des hurlements infâmes et répandant un sang noir et épais dans les abysses culinaires. Dégoûtant. Delphin l’acheva d’un coup de couteau habile et miséricordieux, puis mit le corps sans vie dans sa musette.
Sans perdre davantage de temps, il remonta vers le tunnel à grands coups de palmes, avant que les autres monstres des profondeurs gastronomiques ne surgissent, attirés par les éclats du combat, qui jonchaient désormais le sol de la caverne. Sa main lui faisait encore mal, et laissait derrière lui une traînée rosâtre et vaporeuse. Mais il avait vaincu le cervelas, et ça suffisait à son bonheur. Ça lui vaudrait probablement une prime, et une certaine renommée dans le métier... La Breluche dorée n’était peut-être plus très loin.
Lorsqu’il fit surface dans la salle de la Plonge, il vit le cuisinier qui l’attendait.
— Ah ! Eh ben c’est pas trop tôt ! fit ce dernier.
Otant tranquillement son masque, Delphin s’approcha, sans même déchausser ses palmes, et lui tendit le cervelas inerte.
Le cuisinier pâlit, écarquilla les yeux, et tendit un doigt tremblant vers la chose morte.
— C’est... c’est toi qui l’a tué ?
— Oui, fit Delphin.
— Eh ben bougre alors !
Dans son regard flottait quelque chose qui ressemblait à de l’admiration.
— Ça n’a pas été facile, précisa Delphin.
— Je te crois ! Quel morceau !
— Oui.
— Je peux le prendre ?
Le Chef avait l’air presque intimidé. Delphin lui tendit la charcuterie, qu’il prit religieusement, en murmurant :
— Bougre alors ! Un cervelas ! Quand je dirai ça au Boss, il voudra pas me croire, bougre de bougre !
Puis il s’éloigna vers ses fourneaux, non sans ajouter :
— Il me faut deux steaks-poivre et un rognon !
— Ça marche ! soupira Delphin.
Il regarda sa main blessée que l’eau salée faisait souffrir, puis pensa à la Breluche dorée. Un jour, un jour peut-être...
Il sauta dans l’eau d’un pied résigné, en une gerbe multicolore dont les gouttes restèrent suspendues en l’air quelques secondes, le temps qu’on puisse les admirer, les cabotines, avant de retomber en un clapotis léger, laissant à la surface quelques bulles aux reflets irisés.
@wproof
L'histoire mirificatoire et extrafugineuse de Delphin Bla, plongeur à l'Hôtel Mimore.
