Le Capitaine ne vient que rarement. Et lorsqu’il se présente, il est toujours apprêté avec le plus grand soin. Ses cheveux sont lavés et coiffés, sa fine moustache fraîchement trimée, et ses vêtements, éclatants de propretés sentent à chaque fois le parfum d’une femme différente. Il apporte des fleurs qu’il offre à Ivraie, même si celle-ci n’a jamais rien dit qui puisse indiquer qu’elle appréciait cette attention, puis il s’assoit devant Malou et attend. Ils peuvent rester des heures ainsi, face à face, scrutant chacun le vide caché derrière l’œil de l’autre. Ils ne disent rien.
Parce qu’elle a appris que c’était un devoir envers les visiteurs, Ivraie prépare un thé, qu’elle dépose sur la petite table qui les sépare. Mais elle sait pertinemment que cette fois ci, comme toutes les précédentes, ils n’y toucheront pas. Elle sait aussi ce que cherche le Capitaine. Son histoire est contenue dans la dent de requin rangée dans l’écrin tout en haut à droite de l’étagère, et Malou la lui conte le soir.
Il fut un temps où le Capitaine avait un nom, et aussi un bateau, qui naviguait sur toutes les mers du globe et revenait toujours à bon port, chargé d’épices et de joyaux. Il avait aussi une femme, et un fils, qu’il aimait par-dessus tout. Et parce qu’il les aimait tant, au-delà de toute raison, il décida de les garder toujours avec lui, sur son bateau, et qu’ainsi ils vogueraient ensemble pour découvrir les merveilles du monde.
Ce fut sa première erreur.
La deuxième fut de croire que sa réputation suffirait à le protéger.
Une nuit, alors qu’ils mouillaient au large d’un port marchand, des pirates les attaquèrent. L’équipage se défendit vaillament. Le Capitaine lui-même tua six assaillants. Mais leur nombre était trop grand et bientôt, il ne resta plus que le Capitaine, sa femme et son fils, encerclés par une horde aux visages recouverts de charbon. Leurs sourires cruels et l’acier rougi de leurs épées dansaient dans la nuit noire.
Alors Le Capitaine fit la seule chose qu’il pouvait. La seule qu’il aurait cru ne jamais être capable d’accomplir. Il brandit son épée et l’abattit sur les siens. Le corps de son fils, pourtant si léger, atteignit le bois du pont le premier. Puis celui de sa femme. Effrayés par ce spectacle contre nature, les pirates s’enfuirent.
Au matin, le soleil parut pâle au regard du brasier qui flambait sur les eaux de la mer d’Orient. Le Capitaine le regarda jusqu’à ce que son image se grave sur sa rétine, jusqu’à ce que les derniers flocons de cendre retombent sur les vagues sombres.
Depuis, il errait de-ci de-là, d’une bouteille à l’autre, d’une étreinte à la suivante, pour peu qu’une seconde durant, elle le réchauffe. Sa fortune, ses amis, jusqu’à son nom avaient disparu au fil du temps. Il ne restait plus que ce corps dégingandé qui disparaît et régulièrement revient, ce corps qui rit, qui boit qui manche, raide comme un épouvantail qui se serait décidé à marcher, comme un pantin qui fait rire parce qu’il ne sait plus pleurer, ce corps qui se sait déjà mort alors qu’il continue à bouger, et qui se plante devant les yeux de Malou pour qu’elle regarde derrière le masque et juge si cela est assez.
Un texte que j'avais en tête depuis un moment et que vous avez vu sous une autre forme suite à un Lundi du 17 (et qui n'a plus grand chose à voir forcément).
Il peut paraître bizarre, j'ai vachement expérimenté par rapport à mon habitude, je trouve.
