Les musiciens sur scène s’en donnaient à cœur joie. Cela transpirait par leur regard concentré comme s’ils percevaient un monde auquel nous n’avions pas accès. Le batteur fermait les yeux, rendait le rythme par des gestes amples, oscillant la tête de gauche à droite. Il se trouvait en apesanteur dans un univers où il pouvait voir les vibrations du son sur la matière. Le guitariste se balançait tout entier à chaque placement d’accords, faisant vibrer les cordes, jouant de plusieurs pédales à effet. Il était comme un pilote de formule 1, changeant les vitesses, prenant les tournants à une vitesse maximale. Mieux, il était pilote d’un avion de chasse, fendant l’air, faisant des vrilles, des loopings, perçant les nuages, les débobinant sur eux-mêmes, ne laissant qu’une trace dans un ciel azur, pur et limpide. Le bassiste était stoïque, telle une statue géante, un bouddha. Ses doigts fourmillaient sur sa bécane comme autant de sculpteurs achevant leur grande œuvre suprême. Il apportait un soutien sonore, fort à une civilisation entière, il apportait au rythme, la musique et la chaleur d’un cœur qui bat. Le chanteur lui, était à l’horizon de nouvelles terres inexplorées, inexploitées, inhabitées. Il riait de ces dents si blanches, lorsqu’il n’articulait pas les incantations qui l’approchaient de plus en plus prêts de ces rivages magiques. La voix était grave, éraillée par les vents qu’il avait lui-même créés. Elle était forte de cette énergie apportée par les rides sillonnant comment autant de route, un visage entouré de perfection.
Un moment passa et de manière imperceptible j’eu la sensation d’un changement d’échelle sans savoir d’abord si c’était la scène qui s’élevait au-dessus de moi ou bien si c’est moi qui m’enfonçais dans le sol, diminuant de taille, de plus en plus petit devant eux, de plus en plus faible, de plus en plus… insignifiant. Je regardais autour de moi. Les autres aussi changeaient de taille, certains plus vite que d’autres. Quelques secondes étaient passées ainsi. Lorsque j’observais de nouveau la scène, je ne la vis plus, seulement un mur de drap noir se dressait. Un halo lumineux m’atteignait doucement mais faiblissait petit à petit. De la musique qui m’entourait tantôt me faisant rentrer en transe ne se distinguait que les coups sourds, les notes basses, les raclements sombres des pieds de ces humains devenus géants.
J’hurlais alors ce que je crois être un profond désespoir. Je voulais être humain et pas réduit ainsi à néant. Je veux créer et je veux chanter. Au dédain des respirations chaudes et angoissées, je veux crier. Aux orgasmes solitaires et aux pleurs qui se perdent, je veux hurler. La maladie qui vous gangrène, vous et votre âme, je veux soigner. Le chien aboie, le loup hurle, le faucon réclame mais la caravane est devenu fantôme et ne passera plus.
Les dunes avancent, la mer avance mais votre cœur aveugle est sec et il a plu. Vous vous ratatinez, vous vous lambinez, vous vous alambiquez et vous appelez ça danser. Nous meuglons comme des veaux en nous apitoyant, en nous noyant. Les pardessus, les paravents se redressent. Nous marchons alors dans les rigoles, ni sur la route, ni sur nos pas. Un trait d’humour qui fait couler vos larmes sombres. Tout s’efface, tout tourne en rond, tout se retourne, tout… devient… pas…
Les constructions s’affallent, les instructions s’avalent mais ne se digèrent plus. Mélancolie, nostalgie, solitude, trois amis, trois ombres. Liberté, Amour, Lumière, Trois muses qui s’amusent et vous encombrent. Allez, ouvrez la main et dansez avec vos ombres amusées et vos muses ombragées, faite partie du nombre. Vous risquez votre âme à vous essouffler, souffrez de ne pas souffrir. Lissez vos rides et regarder vos peines. Lâcher votre tête pour de nouveaux rires. Vous risquez votre cœur qui bat la syncope au lieu de battre la gloire.
Mais…vos… rêves… sont... grandissants, GRANDISSANTS. Ne les tuer pas juste naissant. Donnons-nous la force de croire. De feux en flammes, de cette pluie de larmes qui vous drapent en ces belles ritournelles. De ces vents salins de l’océan à la danse endiablée des feuilles de l’automne, de ces chevaux courants les plages aux nuits d’été où l’orage tonne, de ces rires d’enfants aux regards des vieux qui les regardent. Retournez-vous, ouvrez les mains, prenez celles de vos voisins. La vie abonde, la vie ne se meurt pas, la vie est faite de petits riens. De ces petits grains qui cassent les rouages de votre mécanisation. Cette société qui dérange votre humanisation.
