Contes du XXIème siècle
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Elegy chronique les "Contes du XXIème siècle"
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Le vélo qui voulait voler - Alaroz
C’est l’histoire d’un vélo. Ce n’était pas un vélo très sportif. Pas un vélo de course, ni un VTT. Non. C’était un bon vieux vélo de ville, un peu pépère, plutôt lourd mais fringuant, se tenant bien droit quand il roulait, le guidon bien haut. Il était fier de ses équipements : suspension hydraulique dans la fourche, garde-boue, éclairages à diodes à l’avant et à l’arrière, tige de selle suspendue, vitesses intégrées dans le moyeu arrière, et une solide béquille pour tenir debout à l’arrêt. Les enfants l’aimaient bien. Ils étaient contents quand ils le voyaient passer dans la rue, et avec sa petite sonnette il leur faisait toujours un petit coucou, ou plutôt un petit « cling cling ».
Pourtant, ce vélo n’était pas heureux : il se trouvait trop lent. Il en avait assez de se faire doubler par les mobylettes, les motos, et même par les voitures lorsqu’il n’y avait pas de bouchon ; ce qui n’arrivait pas souvent, mais quand-même, quand ça arrivait, c’était énervant.
Un jour, il prit une décision. Il se rendit au garage, là-bas dans la petite ruelle, s’approcha du vieux robot-mécano qui était au fond de l’atelier, et lui dit : « Je veux un moteur. »
Le robot-mécano le regarda un moment avant de répondre :
« Un moteur ? Pourquoi faire ?
– Je veux aller plus vite.
– Tu en es sûr ?
– Oui.
– Vraiment sûr ?
– Oui.
– Bon. D’accord. »
Le robot-mécano se mit au travail. Avec son bras-perceuse, il fit des trous dans le cadre du vélo, puis il y accrocha un moteur. Il ajouta ensuite un réservoir, un pot d’échappement, et s’affaira encore jusqu’à ce que tout l’ensemble soit bien fixé, et relié comme il fallait avec des câbles et des tuyaux. Lorsqu’il sortit de l’atelier, le vélo était devenu une mobylette.
Une odeur d’essence et d’huile lui remontait depuis le carburateur, mais il n’y faisait pas attention. Tout content, il accéléra à fond, s’éloigna du garage en pétaradant, et partit faire le tour du quartier. Jusqu’au soir, il fila dans les rues dans tous les sens, déboula dans les boulevards, se faufilant entre les voitures... «Vro om vroom », faisait-il, fonçant sur l’asphalte en laissant derrière lui un panache de fumée. Les enfants, sur son passage, se bouchaient les oreilles et le nez.
Mais à un carrefour, une grosse moto, qui s’était arrêtée à côté de lui au feu rouge, accéléra d’une manière prodigieuse dès que le feu passa au vert et le laissa sur place.
Il retourna voir le robot-mécano.
« Ah, dit le robot en le voyant arriver, tu es déçu, c’est ça ? Tu veux redevenir un vélo ?
– Non, pas du tout. Je veux un moteur plus puissant.
– Pourquoi ?
– Je veux aller encore plus vite.
– Tu en es sûr ?
– Absolument sûr.
– Tu ne vas pas le regretter ?
– Non.
– Bon, si tu y tiens. »
Le robot-mécano se mit au travail. Il lui changea son moteur, lui renforça le cadre, lui mit des roues plus larges et un réservoir plus gros. Lorsqu’il sortit de l’atelier, le vélo qui était devenu une mobylette était devenu une moto.
Tout content, il fonça hors du garage et partit faire le tour de la ville à toute allure. Il dévala les avenues à deux cent kilomètres à l’heure, doublant tout le monde dans un vrombissement assourdissant. Les enfants, à son passage, sursautaient, effrayés.
Quelque temps plus tard, il retourna voir le robot-mécano.
« Alors, ça y est, lui dit celui-ci en le voyant arriver. Tu regrettes, tu veux redevenir un vélo ?
– Non.
– Qu’est-ce que tu veux, alors ?
– Je veux des ailes.
– Pourquoi ?
– Pour pouvoir voler, évidemment.
– Pourquoi veux-tu voler ?
– Parce que j’en ai marre de m’arrêter aux feux rouges ! Et puis, je ne veux plus faire des détours à cause des sens interdits. Je veux pouvoir aller où je veux, tout droit si j’en ai envie, et sans m’arrêter. »
Le robot-mécano se fit prier, mais finit par accepter. Il lui fabriqua des ailes, un fuselage, et lui mit une hélice qu’il relia au moteur. Lorsqu’il sortit de l’atelier, le vélo qui était devenu une mobylette qui était devenu une moto était devenu un U.L.M., un « Ultra Léger Motorisé », une sorte de tout petit avion à hélice.
Tout content, il fit tourner à toute allure sa petite hélice, sortit du garage, décolla, et fit le tour du pays, allant où il voulait, sans devoir s’arrêter aux feux rouges. Il ne voyait plus les enfants, mais il voyait plein de choses magnifiques : des villes, des banlieues, des zones commerciales, des forêts, des champs…
Quelque temps plus tard, il retourna voir le robot-mécano.
« J’en ai assez ! Se plaignit-il.
– Tu veux redevenir un vélo, c’est ça ?
– Non. J’en ai assez qu’il y ait d’autres avions qui me doublent.
– Qu’est-ce que tu veux, alors ?
– Je n’avance pas, avec mon hélice ridicule. Je veux aller plus vite.
– Tu en es sûr ?
– Oui.
– Vraiment sûr ?
– Oui.
– Tu ne vas pas le regretter ?
– Non. »
A force d’insister, le robot-mécano accepta. Il enleva l’hélice, accrocha deux réacteurs, un de chaque côté du fuselage qu’il renforça, modifia la forme des ailes pour les rendre plus aérodynamiques, et augmenta la capacité des réservoirs. Lorsqu’il sortit de l’atelier, le vélo qui était devenu une mobylette qui était devenu une moto qui était devenu un U.L.M. était devenu un avion à réaction.
Tout content, il prit son élan, décolla, monta très haut dans le ciel et fit le tour du Monde. Il pouvait aller maintenant où il voulait, sans s’arrêter aux feux rouges, et en plus il volait à six cent kilomètres à l’heure !
Quelque temps plus tard, il retourna voir le robot-mécano.
« Qu’est-ce que tu veux encore ?
– Je veux aller encore plus vite, encore plus haut.
– Tu étais un vélo. Tu es devenu une mobylette, puis une moto. Tu as ensuite été transformé en avion à hélice, puis en avion à réaction. Ça ne te suffit pas ?
– Non.
– Tu ne veux pas plutôt redevenir un vélo ?
– Non, non, non et non ! Je veux aller beaucoup plus vite, et beaucoup plus haut !
– Tu en es sûr ?
– Oui, j’en suis sûr.
– Tu ne vas pas le regretter ?
– Non, non, non et non !
– Comme tu voudras... »
Le robot-mécano l’emmena dans un plus grand atelier. Là, il lui remplaça les ailes par de petites ailettes, lui ajouta plusieurs moteurs et lui accrocha d’énormes réservoirs. Lorsqu’il sortit de l’atelier, le vélo qui était devenu une mobylette qui était devenu une moto qui était devenu un U.L.M. qui était devenu un avion à réaction était devenu une fusée.
Il compta à rebours : « 3, 2, 1, 0... » Il alluma ses moteurs surpuissants. Dans un vacarme d’enfer, il s’éleva, noyant le garage sous un nuage de fumée. Il n’entendit pas ce que lui criait le robot-mécano. Sous lui, la ville sembla rétrécir. Puis ce fut au tour de la banlieue, des zones commerciales, puis de la campagne... Peu de temps après, c’était tout le pays qui semblait rétrécir sous lui. Il était fou de joie. Maintenant, personne ne pouvait le dépasser, ni même le rattraper.
Il continuait d’accélérer. Il eut d’un seul coup l’impression qu’il perdait quelque chose. Un morceau de lui-même s’était détaché ! Que se passait-il ? En se penchant pour regarder, il vit s’éloigner son plus gros réservoir, celui du bas. Ce n’est rien, se rassura-t-il après réflexion. C’est mon premier étage qui s’est détaché. Le premier étage, ce n’est qu’un réservoir, et il se détache quand il est vide. C’est un comportement normal, pour une fusée.
Il mit le cap sur la Lune. Il irait y faire un tour comme ça en passant, et ensuite, il se mettrait en route vers les autres planètes, vers les étoiles... Il continua d’accélérer. Un autre morceau se détacha. Il ne s’étonna pas : c’était le deuxième étage, encore un réservoir, qui était vide, lui aussi. Tout en bas, le sol s’arrondissait, l’horizon rapetissait. Quand ce fut au tour du troisième étage de se détacher, il n’y fit même plus attention. Il se sentait de plus en plus léger, il était de plus en plus libre.
Le ciel s’assombrissait : il était dans l’espace ! Il consulta son tableau de bord : il était à plus de deux cent kilomètres d’altitude, et avançait à plus de trente mille kilomètres à l’heure ! Plus rien ne pouvait l’arrêter. Bientôt, il ne serait plus prisonnier de la pesanteur terrestre. Il serait complètement libre d’aller où il voudrait, dans tout l’Univers !
Il voulut accélérer encore. Mais ce n’était plus possible : il n’avait plus de carburant. Que faire ? Il fallait rentrer, retourner au garage demander de plus gros réservoirs... Il essaya de tourner, pour revenir vers la Terre. Impossible : dans l’espace, il ne suffit pas de tourner le guidon, le volant ou le manche. Sans carburant, on ne peut plus piloter. Il essaya de freiner. Impossible : dans l’espace, il n’y a pas d’air, pas de frottement, rien pour se freiner.
Alors, il se rendit compte qu’il ne pouvait plus rien faire : ni accélérer ni freiner, ni tourner ou pivoter, ni monter ni descendre. Il ne pouvait que continuer sa trajectoire, toujours à la même vitesse. Il était en orbite autour de la Terre et ne pouvait plus en sortir.
Depuis ce jour, il continue de tourner autour de la Terre, à trente mille kilomètres à l’heure. Il voit défiler, à deux cent kilomètres sous lui, les continents, les montagnes et les océans. Il voudrait bien redevenir un vélo, et se balader tranquillement, à vingt kilomètres à l’heure dans les rues, en faisant « cling cling » aux enfants avec sa petite sonnette.
Mais ce n’est plus possible.
La chanteuse et la sorcière - Eterna
Il était une fois une jeune femme dotée de nombreux atouts. Belle comme une rose, le teint frais et les cheveux d’un blond à faire pâlir d’envie le soleil lui-même, Sarah savait également chanter. Et quel chant que celui qui sortait de cette gorge gracile ! Ses parents avaient maintes fois soutenu qu’elle pouvait faire pleurer aux anges eux-mêmes. Elle gagnait parfois trois sous grâce à quelques concerts donnés dans les quartiers miteux de New York, mais il lui manquait deux choses essentielles pour donner son envol à sa carrière de chanteuse : de l’argent, et surtout des relations. Faire des ménages ne suffisait pas à la faire vivre convenablement, et son deuxième emploi de serveuse au « Starlight », qui lui prenait beaucoup de temps, l’empêchait de se consacrer pleinement à sa destinée de star.
Un jour, fatiguée de trimer en vain pour une vie qu’elle n’appréciait pas, elle se résolut à faire le nécessaire, même si elle savait que ce coup de pouce qu’elle s’apprêtait à demander pouvait lui coûter très cher. A vingt ans, il était temps pour elle de trouver sa voie et de s’y dévouer corps et âme. Une connaissance lui donna l’adresse tant convoité, celle qui lui ouvrirait toutes les portes, au même titre que l’argent ou que les relations bien placées : celle d’une sorcière dont la spécialité était la réalisation de vœux.
Elle choisissait délibérément une professionnelle peu connue dont la réputation était satisfaisante sans être fabuleuse ; les enchanteresses et mages célèbres étaient hors de prix, bien que leurs résultats soient certes plus probants. Elle préférait prendre le risque d’une légère marge d’erreur plutôt que de se sur-endetter auprès de cette engeance -on racontait d’horribles fables à ce sujet, parlant de membres sacrifiés ou d’enfants vendus avant même leur naissance pour rétribuer les services de ces êtres hors du commun qu’étaient les magiciens.
Baba Vlana était une petite dame ridée au visage sympathique, qui respirait l’honnêteté. Elle vivait dans un immeuble bruyant aux murs aussi défraîchis que le motif floral de la robe qu’elle portait. Point de boules de cristal dans son salon, point de corbeaux en cage ou de châle en dentelle noire ; Baba Vlana était semblable à n’importe quelle grand-mère. Sarah l’imaginait bien se joindre à ses voisines retraitées pour le bingo dominical organisé par le temple du quartier.
La vieille femme offrit à l’aspirante chanteuse une tasse de café ainsi que quelques cookies tandis que celle-ci lui exposait sa requête.
« Savez-vous que la magie nous coûte cher, à nous autres porteurs du ‘fluide’ ? demanda Baba Vlana à sa cliente lorsque celle-ci eut fini de parler.
— Je n’ai aucune idée du fonctionnement de la sorcellerie, reconnut Sarah.
— Mmf, sorcellerie, marmonna l’hôtesse en chassant l’air de la main. A chaque fois que nous utilisons ce fluide qui est en nous et qui n’est pas inépuisable, nous vieillissons un peu plus. Voilà pourquoi la magie est hors de prix : nous vendons notre vie. Pourquoi crois-tu que nous, mages et enchanteurs, sommes tous vieux ? Nous ne naissons pas comme ça ! C’est l’usage de notre don qui nous met les pieds dans la tombe plus rapidement qu’au commun des mortels. Lorsque nous avons épuisé notre capital magique, nous nous éteignons.
— Quelle affreuse malédiction, s’exclama Sarah, horrifiée par l’idée d’un vieillissement accéléré. Comment savez-vous quel est votre réserve disponible ? Comment savez-vous que le prochain sort que vous lancerez ne vous tuera pas ?
— Nous n’avons aucun moyen d’en être certain. Notre métier est une constante prise de risque. Ça n’en a pas l’air, mais être magicien est très ingrat… Tu crois que cela me plaît de vivre dans ce taudis ? Je n’ai pas le choix, la magie n’opère jamais pour le magicien lui-même, tout est régulé par des lois très strictes qu’il est suicidaire d’essayer de contrer…
— Je comprends tout, dit Sarah du bout des lèvres en observant d’un œil critique le petit salon dans lequel elle se trouvait.
— Tout ça pour te dire que tu dois me payer. Pas tout de suite. Mais lorsque l’heure viendra, je te réclamerai mon dû, que j’aurai largement mérité. »
Baba Vlana griffonna pendant plusieurs minutes sur une feuille de papier bleu, puis le tendit à sa jeune visiteuse.
« Voici le contrat que tu dois signer de ton sang. Si tu en acceptes les termes, je ferai de toi une star internationale, en contrepartie de quoi tu me donneras la totalité des recettes de tes dix premiers concerts rémunérés. »
Sarah n’hésita pas une seconde. Elle s’attendait à devoir payer un tribut bien plus lourd, comme son âme ou sa beauté ; de l’argent, chose qu’elle ne manquerait pas de gagner, c’était presque trop beau pour être vrai !
La renommée survint immédiatement. Le lendemain de sa rencontre avec Baba Vlana, Sarah recevait de fabuleuses propositions de tel imprésario qui l’avait entendue chanter à l’occasion d’une fête de quartier, de telle ancienne rock star qui lui proposait un duo parce qu’elle était le portrait craché d’un amour de jeunesse, de tel directeur artistique qui voulait faire d’elle le personnage phare de sa comédie musicale.
Elle croulait sous les propositions, ce qui lui offrait le luxe du choix. Elle choisit les meilleurs cachets et devint la nouvelle coqueluche de New York. Elle découvrit la jet-set, les boîtes de nuit branchées et leurs zones VIP, les fans, les autographes, les hôtels de luxe et le bonheur de ne jamais s’entendre répondre « non » lorsqu’elle désirait quelque chose. Une nuée de nouveaux amis l’entourait en permanence ; elle aimait leur présence qui animait son quotidien de flatteries toutes plus délicieuses les unes que les autres. Son rêve devenu réalité était plus beau que tout ce qu’elle avait pu imaginer.
Après un mois de cette vie tourbillonnante, elle avait presque oublié d’où lui venait son succès, et ne repensait à sa bienfaitrice qu’avec un mépris teinté d’ennui. La vieille pie ne tarderait pas à venir réclamer sa part. Sarah trouva cela fort injuste : Baba Vlana avait exploité son talent pour gagner de l’argent à ses dépens. Elle était à présent persuadée qu’elle aurait pu se passer des services de la sorcière. Elle ne voyait plus désormais celle-ci que comme une infâme profiteuse.
Lorsque Baba Vlana se présenta effectivement, plus âgée que jamais, après la dixième représentation de Sarah, la star avait fait son choix. La somme qu’elle lui devait était pharamineuse, ses premières représentations ayant été fort lucratives. Elle avait beau savoir qu’elle ne manquerait pas de refaire sa fortune en quelques concerts, Sarah ne pouvait malgré tout se résoudre à lui céder tant ; elle avait gagné tout cela à la sueur de son front, à l’usure de sa voix merveilleuse. Même amputée de moitié, la somme qu’elle s’apprêtait à lui donner restait conséquente. Baba Vlana n’y verrait que du feu.
Malheureusement pour la jeune idole, la sorcière était aussi aimable qu’elle pouvait être terrible lorsque l’on essayait de la rouler. Elle connaissait les rouages de sa profession : elle savait qu’elle bénéficiait de protections contre les mauvais payeurs. Elle mit Sarah en garde et l’invita à respecter le contrat si elle désirant éviter les ennuis. Pourtant rien n’y fit. La diva n’avait peur de rien, forte de son succès et de ses nouveaux appuis. Comprenant qu’elle n’obtiendrait pas gain de cause toute seule, Baba Vlana courut porter plainte à la Chambre des Affaires Magiques.
Lorsque New York apprit que sa nouvelle sensation s’était rendue célèbre grâce à la magie, son image se ternit un peu. Un procès lui fut intenté par Baba Vlana qui s’était offert les services d’un excellent avocat. Sarah ne se faisait pas de souci outre mesure. Elle possédait tout à présent : jeunesse, beauté, talent, argent et relations. Malgré cela, la plaignante était dans son bon droit. On lui donna raison et Sarah sut qu’elle était sur le point de perdre son procès, même si aucune condamnation n’avait encore été prononcée.
Folle de rage, elle prit Baba Vlana à parti devant les toilettes du Tribunal, pensant se trouver seule avec elle :
« D’accord, j’ai triché ! Mais vous êtes vieille, vous êtes presque morte ! Quel usage auriez-vous de tout cet argent ? Moi, je suis jeune et belle : pourquoi ne me laissez-vous pas profiter de ce que j’ai gagné ? »
Baba Vlana s’apprêtait à répondre lorsque la porte des toilettes pour hommes s’ouvrit et laissa passer l’un des jurés, qui lança un regard lourd de sens à Sarah. Celle-ci lui courut après dans les couloirs pour tenter de se rattraper, mais l’homme, pour le malheur de l’accusée, était intègre.
Le verdict tomba : Sarah péchait par arrogance et cela l’avait conduit à renier un engagement qu’elle avait pourtant signé de son sang. Il fut décidé qu’en plus de la somme qu’elle devait initialement à Baba Vlana, Sarah lui cèderait en sus sa jeunesse, en guise de dommages et intérêts, pour remplacer celle que la sorcière avait perdue à toujours honorer ses contrats.
A présent riche et avec toute la vie devant elle, Baba Vlana abandonna la magie pour profiter pleinement de cette nouvelle chance qui lui avait été donnée. Sarah, quant à elle, continua tant bien que mal sa carrière de star, passant en clin d’œil du statut de révélation à celui de vieille star sur le retour.
Florian le mort-vivant - Ozu
Il était une fois un petit garçon appelé Florian.
Contrairement à beaucoup d’enfants vivant dans des familles recomposées, Florian, lui, vivait dans une famille décomposée.
Pour être plus précis, Florian et ses parents étaient des morts-vivants véritables avec la tête putréfiée, la démarche un peu lente et la furieuse envie de dévorer toute personne s’aventurant près de leur maison.
Malgré ce train de vie peu ordinaire, Florian faisait tout son possible à l’école pour être comme les autres, hélas, cela lui était bien difficile.
En effet, dès les premiers jours de classe, Florian était devenu le souffre douleur de ses camarades. Ses entrées dans chaque pièce étaient accompagnées soit de rires, soit de dégout. Florian était au fond de la salle, seul, les professeurs n’allant même pas par là, repoussés par l’odeur de putréfaction. En sport, Florian était toujours le dernier choisi, souvent les capitaines d’équipes allaient jusqu’à proposer trois joueurs en plus pour ne pas le prendre avec eux. A midi, Florian mangeait seul sur les marches menant à la cantine ; les lieux lui était interdits depuis qu’en le voyant manger, quarante-deux élèves étaient tombés malade dont sept avaient fini chez le dentiste et trois s’étaient par la suite lancé dans la chasse au papillons verts.
Florian le mort-vivant était bien chagriné de tout cela mais il ne le montrait pas, il voulait s’intégrer aux gens de sa classe.
Florian était bon élève, sauf à l’oral, les professeurs ne voulant plus l’interroger depuis qu’il avait vomi des arrêtes de poissons et de la soupe à la crevette en répondant à une question sur les départements de France. Pour sa défense, le repas de la cantine avait été très épicé.
Florian était gentil, jamais on ne l’avait vu faire du mal à qui que ce soit. Les autres garçons de sa classe par contre ne se gênaient jamais pour le rudoyer, leur blague préférée étant de lui faire un croche-patte à la sortie de la salle de la classe ; buttant sur le pied de l’autre élève avec force, Florian le mort-vivant ne manquait jamais de s’arracher la jambe en tombant et aussitôt, sous les éclats de rire les plus francs, l’élève à la patte allongée se saisissait de l’appendice orphelin de Florian et allait le jeter dans les toilettes.
Les mycoses aux pieds de Florian étaient ravies de ce petit jeu.
Pour s’intégrer, Florian avait tout essayé : il avait abandonné sa garde-robe poussiéreuse emprunté à un vendeur d’aspirateur goûté un vendredi soir; Florian se mettait beaucoup de gel sur la tête mais ses quelques cheveux abîmés s’en moquaient bien ; Florian s’était acheté un téléphone portable mais à quoi bon, il n’avait pas d’amis à appeler ; Florian avait parlé à ses camarades, ces derniers l’avaient ignoré ou rabroué. Florian le mort-vivant se sentait alors bien seul.
Un jour, alors que Florian se demandait encore ce qu’il pouvait faire pour se faire apprécier de ses camarades le directeur de l’école entra dans la classe. Tout le monde se leva et l’assemblée pouffa en entendant Florian grincer et les vers remonter à toute allure vers ses cheveux. Lorsque le calme fut revenu, le directeur de l’école fit une annonce :
« J’ai une annonce à vous faire, annonça donc le directeur de l’école, voici une nouvelle élève, Fleur, faites lui bon accueil. »
Il y’eu un accueil oui mais il fut froid, il fut silencieux, il fut étonné.
Fleur était une petite fille toute menue avec des cheveux châtain tout emmêlés partant dans toutes les directions possibles, la plupart échouant au dessus de ses cuisses. Elle portait une robe dissymétrique fait de plusieurs tissus lui arrivant au genou gauche d’un côté, trainant de vingt bons centimètres par terre de l’autre côté. Des doigts tout emmêlés devenaient des mains qui devenaient des bras nus qui allaient jusqu’aux épaules sous un long cou fin tenant difficilement cette tête chevelue. Le visage de Fleur stupéfia Florian. Sur une figure angulaire se trouvait un petit nez pointu et juste au dessus rien.
Rien ?
Rien, Fleur n’avait pas d’yeux. Non qu’elle fut aveugle, non non, seulement à l’endroit où la plupart des gens ont des yeux, Fleur n’avait rien, la peau s’étendait paisiblement du front jusqu’au joues sans être dérangé. Sous le choc de cette vision un des yeux de Florian tomba de son orbite et roula jusqu’aux pieds de Fleur sous l’hilarité de la classe. La jeune fille baissa la tête, s’agenouilla, ramassa l’œil comme si elle le voyait parfaitement et s’avança dans la rangée jusqu’au fond de la classe, jusqu’à Florian. Une fois près de lui, elle tendit la main contenant l’œil du mort-vivant à Florian.
« Ceci est à toi il me semble. »
Florian le mort-vivant se sentit tourner de l’œil en entendant cette voix si douce, si fluette. Les cafards situés dans sa poitrine commencèrent à jouer des maracas pendant que tous les membres du garçon tremblaient.
Florian le mort vivant resta muet pendant trois jours.
Suite à cette arrivée, les choses avaient bien changés dans la classe. Florian le mort-vivant était une bizarrerie depuis assez longtemps, aussi les élèves de la classe jugèrent bon de le remplacer par Fleur qui devint alors le nouveau souffre-douleur. C’était maintenant elle qui subissait les croche-pieds, qui était la dernière choisie, qui mangeait dehors, qui était exclue de toutes les conversations.
Florian, lui, était enfin intégré. Le garçon avait de nouveau le droit de manger à la cantine ; les autres élèves copiaient ses devoirs ; il avait parfois avec eux des conversations animées et il rigolait avec eux lorsque ceux-ci racontaient de bons jeux de mots ou se moquaient de Fleur.
Cependant, lorsqu’ils riaient d‘elle et que Florian faisait de même, les cafards se mettaient à jouer de la trompette à en faire hurler les petits scarabées nichés dans le creux de l’oreille droite de Florian; mais il s’en moquait, il était enfin intégré aux autres élèves de sa classe, ils ne voyaient plus d’objections à ce que Florian s’habille comme eux ; écrive comme eux un langage qui n’était pas vraiment français mais pas vraiment grand chose d’autre non plus ; ils riaient lorsque Florian faisait le pitre, souvent en s’arrachant une main pour jongler avec un de ses pieds.
Florian était heureux. Si seulement ces petits scarabées n’étaient pas là.
Une fois, toutefois, Florian arriva à adresser la parole à Fleur. Ils étaient seuls dans la classe et le mort-vivant lui tint ces mots :
« Pourquoi ne dis-tu rien lorsqu’ils se moquent de toi ? Pourquoi n’essayes-tu pas de leur plaire ? »
Fleur tourna la tête vers lui et si jamais elle avait eux des yeux, ceux-ci l’auraient regardé d’un air bienveillant.
« A quoi bon ? Ils ne m’aiment pas, ils ne m’aimeront pas. Pourquoi donc essayer de plaire à des gens qui ne m’apprécieront jamais et pour qui je ne ressens nul intérêt ? »
Fleur était bizarre pensa Florian, comment s’intégrer si on refuse de faire le moindre effort ?
Dans son ventre, pendant la discussion, les cafards avaient troqués les maracas pour des tambours.
La petite Fleur commençait à s’incruster dans la tête de Florian le mort-vivant. Elle semblait avoir posé ses bagages et installé son papier peint dans le crâne du garçon car il pensait à elle jour et nuit. Etais-ce parce qu’elle l’avait remplacé comme souffre douleur ? Etais-ce juste parce qu’elle était bizarre ? A force de chercher la réponse, Florian avait perdu le sommeil. Sa maman s’en inquiéta rapidement et un jour où son père était parti chercher à diner au centre commercial du coin, elle le prit à part dans la cuisine où mijotait un reste d’hôtesse d’accueil.
« Mon petit Florian, commença t-elle, tes yeux sont de plus en plus fermés, tu soupires toute la journée, tu ne ris plus, tu regardes dans le vague, tu ne manges plus de cuisse, ton morceau préféré, mon petit Florian qu’est-ce qui ne va pas ? »
Florian le mort-vivant tenta de la rassurer, tout allait bien, il était en bonne camaraderie avec les autres élèves maintenant qu’il n’était plus le vilain petit canard de la classe, maintenant que c’était Fleur.
« Fleur ? Lui demanda sa maman. »
« Fleur, lui répondit Florian. »
La maman lui demanda qui était Fleur et Florian lui raconta. Fleur était celle qui le faisait sourire ; celle qui faisait chanter les vers dans sa mâchoire ; celle qui inspirait les cafards ; Fleur était bizarre ; étrangement jolie ; sans yeux ; gracieuse mais malhabile dans sa démarche ; Fleur lui provoquait des insomnies et Florian ne savait pas pourquoi.
« Je sais pourquoi, lui annonça sa maman lorsqu’il eut fini. »
« Comment sais-tu ? Demanda Florian. »
« Je suis une maman, lui répondit elle dans un sourire. »
« De quoi je souffre alors ? Questionna t-il. »
« Tu souffres d’une maladie que l’on appelle Amour. »
Florian demanda alors ce qu’était cette maladie que l’on appelait Amour.
Sa maman lui expliqua alors ce qu’était cette merveilleuse chose que l’on appelle Amour.
Sa maman lui expliqua alors ce qu’était cette cruelle chose que l’on appelle Amour.
Non, ça ne pouvait pas être cela pensa Florian alors que la Lune faisait ses étirements dans le ciel, pas la maladie de l’Amour. Lorsque l’astre alla enfin se coucher, Florian niait toujours avoir cette maladie.
Le lendemain, la classe avait sport. Les équipes se firent rapidement jusqu’aux deux derniers joueurs à choisir : Florian et Fleur.
Le premier capitaine choisit évidemment Florian ; aussitôt l’autre capitaine marchanda, proposant de lui donner deux autres joueurs et de prendre Florian si Fleur allait dans l’équipe du premier capitaine. Le ton monta rapidement, le premier capitaine n’en démordait pas et le second négociait de plus en plus à perte.
Dans le ventre de Florian c’était la samba. Le premier capitaine craqua enfin et à bout de patience se tourna vers les deux restants pour proposer à Florian de choisir son équipe.
Florian regarda l’équipe du premier capitaine.
Florian regarda l’équipe du second capitaine.
Florian pensa à la discussion qu’il avait eue avec sa maman la veille.
Son choix fut alors rapidement fait.
« J’ai choisi mon équipe, annonça Florian. »
La main décharnée de Florian s’approcha alors de la fine main de Fleur qui, impatiente, alla rapidement à la rencontre de l’appendice du garçon.
Les deux capitaines virent rouge en constatant cette défection avant de lui promettre les pires sévices pour s’être détourné d’eux et avoir rejoint la pestiférée.
Florian s’en moquait, il était tourné vers Fleur et rien d’autre n’importait.
« Ne voulais-tu pas leur plaire ? Demanda Fleur inquiète. »
« Je ne désire plaire qu’à ceux que j’aime. »
Une fois ces mots dits, Florian se sentit bizarre, quelque chose aux pays des cafards n’allait pas. Ouvrant sa chemise il regarda à travers deux os écorchés et vit quelque chose qu’il n’avait jamais vu : son cœur putride battait.
« Comment ? S’interrogea Florian. »
« Je crois que c’est ma faute, répondit Fleur. »
Florian releva la tête et la regarda. Le plus joli sourire du monde illuminait son visage.
« Ton cœur bat pour moi. »
Un petit café - Ark-t-thul
Il est des histoires dans la vie d'un garçon de café que l'on se doit un jour de raconter. Peut-être aussi parce qu'elles rappellent que, malgré sa violence, le vingtième siècle nous a laissé des instants de poésie qu'un vieux serveur retraité aime se remémorer à neuf heures trente-six et à quinze heures vingt-quatre... Je vais donc vous raconter une histoire, pas de celles que l’on a entendu par l’ami d’un ami d’un ami…. Ce bistrot a été le lieu d’une magie digne des plus grands phénomènes inexpliqués depuis la disparition des dragons, la chute de la dernière sorcière et du dernier prince charmant. Dans cette fable, nul héros et nulle héroïne. Enfin, peut-être y a-t-il une héroïne, mais elle échappe de beaucoup aux qualificatifs communs qu’on lui rattache. Oh bien sûr, elle était belle et bien sûr elle était forte mais ce qu’elle faisait, ça, c’est quelque chose qu’on ne peut que vivre qu’en vrai. J'ignore si je serai capable de vous faire sentir et revivre ce que j’ai vu à la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris. Je vais essayer…
Mademoiselle Suzette venait très souvent au café pour boire un café. Très souvent, c'est à dire deux fois par jour. Le premier à neuf heure trente-six et le second à quinze heure vingt-quatre. Pourquoi, nul ne le sait… Elle dégustait son café crème avec un rituel digne du professionnel qui boit un café, place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris.
Pour bien faire, le premier sucre va directement dans la tasse, plongeant sublimement sur cette belle épaisseur de crème. Le second se tient maladroitement au fond de la cuillère comme un funambule tandis que Mademoiselle Suzette lui fait prendre le reste de crème que le premier sucre n’a pas daigné emporter avec lui au fond de la tasse. Le moment est gracieux et divin. La perfection du geste est telle que le sucre emporte non seulement la crème et le café mais aussi l’air, la soucoupe, la table qui porte la soucoupe, la terrasse qui porte la table qui porte la soucoupe qui porte la tasse qui contient le café, et plus loin encore, la place Dauphine où Mademoiselle Suzette, les fesses posées sur le bord de sa chaise tient aérienne, gracieuse et divine, la cuillère qui fait prendre un petit bain douillet à son second morceau de sucre.
Au moindre signe d'érosion du pavé banc, c’est avec une prestance et une vélocité digne des plus grands jongleurs que mademoiselle Suzette porte la cuillère à ses lèvres roses. Elles s’étirent en un sourire qui exprime sa joie pleine et entière à sentir ce sucre fondre sous sa langue et glisser le long de sa gorge.
A la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris, il pleut souvent, et les gouttes de pluie fines rendent gris les pavés, grises les façades anciennes. Et la fumée des cheminées se couche comme si elle craignait de se perdre parmi les gouttes d’eau. Mais, à la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris, Mademoiselle Suzette boit son café et cela suffit amplement à ensoleiller tout passant arpentant, capuche au vent, la place Dauphine.
Derrière la place, colossal, massif et vieillissant se trouve le palais de Justice de Paris. De grands escaliers permettent d’en atteindre l’arrière et ainsi d'éviter les journalistes, toujours à l’affût du visage de la victime ou du présumé coupable pour mieux surligner dans leurs articles, la douleur ou la honte ou encore la crainte et, tels des singes dans un zoo, faire des grimaces à ceux qui vivent leur vie. A se demander qui finalement étaient les animaux…
Mais revenons à Mademoiselle Suzette... Elle était arrivée pendant l’été, juste après la Grande Chaleur, cette guerre à l’uranium appauvri qui, comme pour se venger d’être affublé d’un tel adjectif, avait appauvri le monde, l’avait rendu fou, plus cruel que le plus méchant des hommes, plus aveugle que la Justice, et complètement incapable de se souvenir de ce qu’est la joie. Les criminels avaient été jugés derrière la place Dauphine, dans le palais colossal, massif et vieillissant, le palais de Justice de Paris. Et, après cela, les juges avaient été jugés pour oublier ce qui avait été fait et avec quelle inhumanité des hommes avaient été abaissés à la condition des bêtes, ces bêtes qui ne marchent plus, ces bêtes nécrophages juste bonnes à ramper…
Mademoiselle Suzette prenait son café place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris. Ai-je déjà dis combien Mademoiselle Suzette était belle ? Elle l’était en tout temps par ces gestes immortels comme sortis du temps. En la voyant, nous savions quelque part qu’une sagesse incroyable remplissait la moindre de ses pensées et que chaque mot qu’elle prononçait restait ancré dans votre esprit, vous rendant un moment superbe comme si nous avions été capable de saisir tout une partie du monde en un instant, comme si nous avions été capable de télépathie. Je me souviens encore lorsqu’elle m’avait parlé de l’accordéoniste qui parfois jouait sur la place. Rien que le mot « accordéon » m’a fait basculer l’esprit en arrière, me faisant magiquement réviser mon jugement sur ces gens qui n’avaient pas d’endroit pour vivre mais qui étaient déjà au-delà. Ils étaient au final des citoyens du monde.
Mademoiselle Suzette était toujours seule avec son chapeau à fleur de saison. Elle le posait à côté d’elle délicatement et attendait que son café arrive. Les serveurs avaient très vite pris l’habitude des manies de Mademoiselle Suzette. Après le sucre englouti et trois tours exacts de la cuillère dans la tasse, Mademoiselle Suzette faisait faire à la tasse un demi-tour de manière à ce que son pouce et son index de la main gauche s’en saisisse et, dans un geste magique, la portait à sa bouche pour boire le café en une traite. C’est ainsi que Mademoiselle Suzette buvait son café. Elle reposait sa tasse et vingt-quatre secondes plus tard mettait dans la soucoupe trois euros, le prix de sa consommation.
Elle se levait, regardait à l’arrière de la place Dauphine, le colossal, massif et vieillissant palais de Justice de Paris, puis s’en allait sur un rythme de marche qu’il serait difficile de qualifier de lent ou de rapide, de pressé ou de calme. C’était le pas des flâneurs, des promeneurs, mais aussi de ceux qui savent où ils vont. On voyait bien que Mademoiselle Suzette avait déjà ce que d’autres recherchaient en courant comme des fous. Mademoiselle Suzette avait le temps.
Au bout de quinze ans, de cinq mille quatre cent soixante-dix-neuf jours, de dix mille neuf cent cinquante-huit cafés pris à la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement par Mademoiselle Suzette, il plut comme il n’avait jamais plu auparavant. Il plut si fort que ce jour-là, à neuf heure trente-six, Mademoiselle Suzette ne vint pas. Les serveurs tournaient en rond dans le café. Où était-elle ? Cela faisait dix mille neuf cent cinquante-huit cafés. Pourquoi n’était-elle pas venue ? Ils attendirent quinze heure vingt-quatre. Mais, à l’horizon, nul bruit de pas de Mademoiselle Suzette. Elle n’était pas venue. Les habituels passants qui avaient pris le pas de passer par la place Dauphine pour prendre dans leurs yeux un peu du sourire du second sucre de Mademoiselle Suzette s’étaient regroupés et alimentaient toutes hypothèses plus ou moins farfelues sur la non-présence de Mademoiselle Suzette.
Cela ne fit pas de bruit, cela sentait le café crème qu’elle prenait à la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris. Cela respirait plus qu’un bonheur qui n’est dû que trop souvent au hasard, cela respirait la joie, celui du sourire de Mademoiselle Suzette lorsqu’elle engloutissait le second morceau de sucre gorgé de café crème. Tous les habitués du café, qu’il s’agisse de ceux qui passaient ou de ceux qui restaient, étaient tournés vers le moins colossal, le moins massif, le plus que vieillissant palais de Justice de Paris. Il fondait. Il fondait comme le second morceau de sucre, c’était incroyable et divin, gracieux et aérien de voir disparaître sans un bruit, avec seulement un sentiment de plénitude et de sérénité, l’instrument d’une justice aveugle menée par ces gens de la Grande Chaleur qui l’étaient tout autant.
Mademoiselle Suzette avait transformé, lentement mais sûrement, chaque pierre du bâtiment du palais de Justice en un morceau de sucre gonflé de café crème. La transformation se faisait en son être, en son âme et communiquait si bien avec la balance, cet instrument qui mesure le poids de nos fautes, le poids de nos âmes, que le bâtiment lui-même en fut touché. On apprit un peu plus tard que tous les palais de Justice du monde s’en étaient trouvés ainsi dissouts, dissouts par les cafés crèmes pris par Mademoiselle Suzette à la terrasse d’un café de la place Dauphine dans le premier arrondissement de Paris.
Pourquoi, me demanderez-vous, pourquoi mademoiselle Suzette n’était-elle pas venue prendre un café de plus ? Un café supplémentaire ? Les discussions vont bon train à ce sujet. Ce que je sais, ce que je crois, ce que je pense, mais ce n’est que l’avis d’un garçon de café qui a connu deux fois par jour Mademoiselle Suzette, c’est que Mademoiselle Suzette est redevenue ce qu’elle était, aveugle, non pas de cœur, non pas des âmes, pour ça, elle ne l’a jamais été Elle a simplement rendu justice à l’humanité en s’exorcisant elle-même. Pour ça, elle venait à la terrasse du café de la place Dauphine dans le premier arrondissement derrière le palais de Justice, boire un café crème à neuf heures trente-six et un café crème à quinze heure vingt-quatre.
De fil en fleurs - Nesmibi
Il était une fois un jeune homme, curieux de tout et fasciné par son époque, qui possédait une étrange boîte. Haute et étroite à la fois, elle lui servait à étancher sa soif insatiable de connaissances et d’expériences nouvelles.
Il avait pour habitude de la consulter, s’enfermant dedans et énonçant à voix haute le sujet dont il souhaitait tout connaître. Etaient alors projetées autour de lui des informations de toutes formes qu’il ne lui restait plus qu’à lire, regarder, analyser. Il aimait ce monde qui s’ouvrait à lui au simple son de quelques mots.
Arriva un jour où le jeune homme décida d’en faire un usage différent. Comme à l’habitude, il ouvrit sa boîte, s’assit dedans, la referma et, cette fois-ci, se laissa transporter, sans mot dire, par des questionnements profondément personnels. Il cherchait, depuis quelques temps déjà, des réponses sur ce qu’était le sentiment amoureux. Qu’était-ce réellement ? Comment le trouver ? Il se demandait si cette boîte lui apporterait les réponses tant désirées.
Il atterrit ainsi au sein d’une immense toile tissée d’un fil solide mais doux. Une araignée apparut et vint construire un cocon autour de son corps afin de l’enfermer pour l’immobiliser. Elle lui dit alors : « Tout le monde, ici, cherche la même chose que toi. Tu connais déjà les réponses aux questions que tu te poses. Chacun en a des différentes. Il te suffit de trouver quelqu’un ayant les mêmes attentes que toi. Cependant, ici, tu ne pourras ni approcher ni toucher personne. Tu pourras simplement entrevoir, entendre et te faire entendre au travers de ce cocon. A présent, pour te déplacer, il te suffit de penser à l’endroit où tu souhaites te rendre, comme tu l’as fait pour arriver en ce lieu. »
Alors, le jeune homme se concentra. Son cocon se mit à avancer. Au loin, il perçut un flot de paroles qui, doucement, se rapprochait de lui. Il se dirigea vers les sons des voix les plus proches et les écouta attentivement. Il ne se reconnut pas dans les réponses qu’il entendit. La plupart des personnes semblaient être habituées à venir ici. Pas lui.
Plus loin, il entraperçut ce qu’il pensait être une jeune fille, perdue, tout comme lui. Il s’approcha d’elle et la salua. Il imagina un sourire timide en réponse. Ils se présentèrent, lui sous le nom de Mathieu, elle sous le nom de Léna, et échangèrent une série de questions et de réponses afin de voir si leurs attentes étaient les mêmes. C’est ainsi que Mathieu apprit que Léna habitait loin d’ici et aimait, elle aussi, faire souvent usage de sa boîte.
Ayant encore maintes questions à se poser l’un l’autre, ils décidèrent de se retrouver là le lendemain. Ainsi, peu à peu, ils se racontèrent leurs quotidiens respectifs, étrangement semblables en dépit de la distance qui les séparait. Petit à petit, le désir de se voir et de s’approcher davantage se fit sentir. Cela leur sembla impossible jusqu’à ce qu’un beau jour, le jeune homme se décide à utiliser sa boîte pour tenter de trouver un moyen de rejoindre la jeune fille.
Il trouva sa réponse chez un éleveur qui proposait de voyager à bord de vers géants. Ceux-ci se nourrissant du parfum des fleurs ; plus les fleurs apportées par les voyageurs avaient un parfum durable et fort, plus ils pouvaient voyager loin. Ces fleurs faisaient en quelque sorte office de billets.
Le jeune homme partit alors cueillir d’odorantes roses rouge sombre, presque pourpres. Pour le premier voyage, il vit les choses en grand : il en ramassa cent une. Les nombreuses épines de leurs tiges le coupèrent à maintes reprises, mais le sang qui s’échappa des blessures ne se vit nullement tant la couleur déjà passionnée de ces roses se confondait avec l’intensité pourprée de son propre sang. Aucune douleur ne se fit sentir cependant.
Simplement chargé de ce bouquet et d’un peu d’eau fraîche, il prit place à bord du ver. Il s’installa aussi confortablement que possible et attendit patiemment le passage du poinçonneur. Le ver se mit en route avant que celui-ci ne passe. Les autres passagers avaient eux aussi de magnifiques bouquets : lilas fruités, jonquilles boisées, jasmin suave, lavande musquée… Il émanait du ver un parfum si enivrant qu’il en devenait presque étouffant, tant et si bien qu’il était difficile de savoir clairement à quelle saison ces odeurs se rattachaient.
Et, alors que le jeune homme commençait à somnoler au rythme des mouvements réguliers du ver, le poinçonneur arriva enfin. Récupérant quelques fleurs dans les bouquets que chacun avait apporté, il prit soin d’en poinçonner quelques pétales pour compléter son immense panier. Ces fleurs, lancées au fur et à mesure du trajet, faisaient avancer le ver dans la bonne direction, permettant ainsi aux passagers d’arriver à destination.
Le jeune homme se rendormit plus profondément ; la plus grande partie du trajet se déroula sans encombre et sans qu’il ne vit passer le temps. Peu avant son arrivée, il se réveilla en sursaut, le cœur battant, se demandant comment ce premier face-à-face allait se dérouler.
Dès son arrivée, à peine descendu, il chercha la jeune fille. Elle se trouvait, immobile, au milieu de la foule que le ver continuait à cracher. Il ne l’aperçut qu’une fois le quai désert. Elle restait là, seule, le regard fixé sur lui, comme si elle l’avait repéré depuis plusieurs minutes, sans avoir osé aller à sa rencontre. Il s’approcha en souriant et, sans mot dire, lui tendit les quelques fleurs qu’il lui restait.
Elle les saisit, les respira profondément en fermant les yeux et, soudainement remplie d’énergie, se jeta dans ses bras, laissant échapper les fleurs, qui formèrent un tapis velouté sur le sol. Ils restèrent là, silencieux, dans les bras l’un de l’autre, pendant un très long moment, se regardant, se touchant, se sentant, se goûtant, comme pour rattraper le temps passé à ne pouvoir que s’entendre.
Les moments qu’ils passèrent ensemble furent à l’image de cet instant : des promenades fruitées, des discussions intenses, des gestes sensuels, des repas suaves. Enfin loin de leurs boîtes, ils n’avaient jamais vécu aussi pleinement auparavant.
Mais, très vite, le jeune homme dut retourner chez lui, retourner sur ce quai parsemé en un lieu de quelques pétales toujours aussi pourpres et odorantes, remonter dans un ver avec un bouquet au moins aussi beau que celui avec lequel il était venu, et le cœur rempli de ce qu’il avait tant cherché.
Les souvenirs des instants passés en compagnie de celle qu’il aimait le maintinrent éveillé pendant tout le trajet. Il les revivait en boucle et les revivrait probablement encore bien des fois jusqu’à leur prochaine rencontre.
Ils prirent l’habitude de se retrouver régulièrement par le biais des cocons, de continuer à échanger sur leurs vies, leurs envies, leurs sentiments, leurs passions. Ils étaient devenu des habitués de la toile mais ne se rendaient pas ici pour les mêmes raisons que les autres.
Quelques jours à peine passèrent avant qu’ils ne ressentent à nouveau le besoin de se revoir, en chair et en os. Leurs rendez-vous filandreux ne suffisaient plus maintenant qu’ils portaient en eux quelque chose de bien plus fort.
Ainsi, le deuxième voyage du jeune homme arriva comme une nécessité, un besoin vital. Il alla cueillir les mêmes roses que la dernière fois, prit place à bord du même ver et s’endormit le doigt posé sur une coupure douloureuse qu’il s’était faite. Il descendit sur le même quai pour y retrouver la même jeune fille qui l’y attendait, toujours aussi radieuse. Ils s’aimèrent de la même manière et tapissèrent le quai des mêmes pétales pourprés.
Les voyages se succédèrent ainsi pendant plusieurs semaines. De chacun, il gardait une ou deux fleurs du précédent. Elles restaient belles, bien que moins odorantes. C’est pourquoi il lui en fallait toujours plus la fois suivante.
Au bout de plusieurs semaines sans retrouver la jeune fille, il se décida à cueillir à nouveau des fleurs. Ne pouvant plus ramasser de roses sans souffrir atrocement, ses douces mains ayant été abimées par de nombreuses coupures lors des cueillettes précédentes, il opta cette fois pour des lys orangés. Il monta dans un ver moins vigoureux, comme allergique au riche pollen des lys, eut du mal à s’endormir tant le voyage lui parut long et peina à descendre sur le quai tant il était à bout de forces. La jeune fille lui apparut moins belle, moins souriante, moins enivrante, moins douce. Ils s’aimèrent avec bien moins d’intensité qu’auparavant. Et, bien que leur séjour ensemble fut plus court que les précédents, les pétales tapissant le quai étaient d’un aspect froissé et d’une couleur ternie.
C’est ainsi que, peu à peu, les voyages du jeune homme se raréfièrent, pour finalement disparaître. Et, à ce jour, seuls ceux qui possèdent eux aussi des boîtes savent si Mathieu s’est décidé à rejoindre définitivement Léna pour se fiancer, se marier, avoir peu d’enfants et divorcer ; ou s’ils se sont séparés, peu à peu, sans jamais s’être totalement retrouvés.
Toujours est-il que, depuis le jour où le jeune homme a cessé ses voyages, les fleurs ont une durée de vie très éphémère et un délicieux parfum bien moins perceptible, à l’image de son amour pour Léna, trop vite consumé, lentement flétri par la distance, puis fané par le temps.
Le blues de la ville nouvelle - Parchemin
Il était une fois une petite ville de banlieue semblable à toutes les autres. Sa création en quelques semaines dans les années soixante-dix avaient poussé les enthousiastes à la qualifier de ville nouvelle, mais cela faisait longtemps qu'elle ne méritait plus ce qualificatif. Le temps avait passé au milieu des allées identiques jusqu'à l'hypnose et à travers les avenues désespérément perpendiculaires. Les arbres de la grand place étaient morts et avaient été remplacés, encore et encore, jusqu'à ce qu'un, enfin, daigne survire. Ce n'était en fait qu'une parodie d'arbre, un rogaton terne et anémié vers qui les parents aimants se tournaient avec un sourire figé pour dire à leurs enfants « Tu vois ? C'est ça un chêne » ; et le manque d’intérêt des petits leur faisait immanquablement se promettre que le week-end prochain, oui, le week-end prochain, ils partiraient à la campagne pour découvrir en famille ce qu'était un vrai chêne, voire même une vraie forêt. Ou alors le week-end d'après. Ils ne pouvaient décemment pas partir alors qu'il y avait les courses à faire, le linge à laver, et le grand à emmener à son cour de piano.
De loin en loin, les poteaux électriques grésillaient, habillant l'ennui des rues d'une courtoise illusion de vie qui ne durait jamais bien longtemps.
Car c'était un fait, la ville s'ennuyait. Elle contemplait depuis quarante ans le même ballet de voitures et de trains qui emportaient ses habitants loin d'elle au petit matin et ne les ramenaient que le soir, abattus, épuisés et couverts de transpiration. Elle avait vu les familles qui l'avaient occupée du temps de sa jeunesse vieillir, se disloquer et partir. Elle connaissait par cœur les programmes de l'école et l'emploie du temps des ouvriers de la petite usine qui crachait sa fumée au dessus de la zone industrielle. Tout en elle était par trop familier et marqué par l'âge. Tout, jusqu'à ses propres rues, avait pris cette teinte grise si caractéristique du désamour. Aucun de ses habitants ne la regardaient plus vraiment. Ils ne faisaient que passer, grimaçant vaguement devant le revêtement abîmé de ses murs et indifférents à ses tentatives pour ravaler les façades des immeubles.
« A quoi bon user mes vertes années pour ces gens qui me piétinent sans même m'accorder une pensée ? », se demanda donc la ville un matin. « Je ne fais plus rien d'intéressant. Le cinéma va être fermé, et la seule entreprise qui évolue un tant soit peu dans ma zone industrielle part à Dubaï le mois prochain. Tout ce qui me reste, ce sont les gens, mais ils passent leur temps à se plaindre que je suis peu pratiques ou à récriminer parce je grossis ces derniers temps. Alors même que je ne le fais que pour accueillir les crèches et les stations d'épuration qu'ils me réclament ».
D'une main leste, elle se tâta les entournures. « Ils n'ont pas tord sur ce point, d'ailleurs. Je me laisse aller », soupira-t-elle. « Comme je regrette ce temps de ma jeunesse, quand je n'étais qu'une fine ligne de maisons de part et d'autre d'une avenue. Tout était à portée de main. On peut dire que j'avais ce qu'il fallait où il le fallait. Ah, j'étais un beau brin de ville, vraiment, avec ma paire de boulanger et mes voies d'accès vers la nationales bordées de fleurs ».
-
Et qu'est-ce qui t'empêche d'être cette ville là ?
La ville releva la tête. Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle parlait à voix haute, ni que quelqu'un était à proximité.
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Ce n'est que moi, repris la voix aux relents de chaleur et de goudron. La ligne de chemin de fer.
La ville fronça les sourcils.
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Alors ça c'est la meilleure ! Quarante ans que je suis ici et c'est la première fois que tu m'adresses la parole ! Merci bien !
La voix de chemin de fer lui répondu par un fataliste haussement de ballast.
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C'est que dès cinq heure du matin, j'ai des trains qui me courent sur les rails, du Nord au Sud, du Sud au Nord et vice-versa une fois au terminus. Je voudrais bien te voir parler avec autant de trafic sur tes dents, ma grande ! Et quand la nuit ils arrêtent enfin de passer, je m'endors immédiatement tellement ils m'épuisent. Aujourd'hui, je saute sur l'occasion parce qu'il y a des travaux en amont et que la circulation est interrompue sur mon tronçon et que ça fait un moment que je voulais te le dire. Tu me fatigues à me soupirer dessus, comme ça. Je vais finir par m'enrhumer à force, tu sais, avec ce vent que tu me déverses dessus ! Alors prends-toi en main ! Tu comptes rester comme ça à ruminer ta rancœur encore longtemps ?
La ville cligna des yeux. Dans les bâtiments publics, les lumières s'éteignirent et se rallumèrent sans que personne n'ait touché aux interrupteurs.
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Tu sais quoi ? Tu as raison ! Je ne vois pas pourquoi je subis ça ! Je suis une ville encore séduisante, je mérite mieux que ces habitants jamais contents.
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A la bonne heure ! Répondit la voie ferrée. Elle voulut ajouter quelque chose, mais un train test passa à ce moment là, noyant ses mots sous ses cahots.
« C'est décidé ! Maintenant, je m'occupe de moi », se dit encore la ville, et elle coupa deux quartiers pavillonnaires qui l'encombraient d'un geste sec. Ils tombèrent de part et d'autre de son corps, tous gris et tous ternes. La ville s'ébroua. Elle se sentait soudain extrêmement légère. Désireuse de ne pas s'arrêter en si bon chemin, elle se débarrassa du centre commercial qui lui ankylosait les pieds depuis si longtemps, expulsa les immeubles disgracieux qui avaient poussé sur son front, puis elle appuya de toute sa force sur les ailes de sa Grand Place pour en désincruster la statue à la gloire du transfiguralisme existentialiste abstrait que le précédent maire y avait fait installé. Enfin, elle se mit debout et admira ses formes nouvelles. Elle n'était pas aussi fine et altière qu'au jour de sa création, elle en était bien consciente, mais elle ne faisait pas non plus son âge. Son port était encore droit, et ses petites rues particulièrement bien conservées. La ville s'étira avec satisfaction et se redressa, riant à mesure que des habitants ahuris tombaient des bâtiments.
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Vous voilà bien servis, s'écria-t-elle. Bonne chance pour le futur, moi je pars au bord de la mer. J'ai toujours rêvé d'être une cité côtière.
Là dessus, elle s'en alla. Elle tourna résolument le dos à la plaine qui l'avait vu naître et partit à travers les champs. Elle traversa des bois, des collines et des rivières. Elle rencontra d'autres villes, plus ou moins jeunes, endormies ou pétillantes d'activités. Elle tourna sur elle-même, encore et encore, pour admirer le ciel, l'herbe verte et tous ces étranges oiseaux qui n'étaient pas des pigeons. Tant et si bien qu'elle finit par se perdre. Elle erra alors longtemps, escaladant chaque colline et chaque collinette qu'elle trouvait devant elle dans l'espoir d'apercevoir un repère familier depuis son sommet. Jusqu'au moment où son pied se prit dans une clôture, et où elle dégringola le long d'une pente herbeuse. C'en était trop. La ville éclata en sanglots. Ses parterres étaient tous froissés, et la petite maison dont elle était si fière s'était brisée en deux sous le choc.
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Allons, allons, dit une voix sous ses pieds. Il ne faut pas pleurer pour si peu. Vous êtes une grande ville, voyons.
La ville bondit sur ses pieds.
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Pardon, dit-elle entre deux sanglots à la route sur laquelle elle se tenait. Je n'avais pas vu que je vous étais tombée dessus.
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Mais il n'y a pas de mal, répondit la route en brossant machinalement ses bandes blanches à moitié effacées par le temps. On ne peut pas dire que j'ai beaucoup de visites par ici. Alors une grande ville comme vous qui me tombe dessus, c'est bien plus que ce que j'ai jamais pu rêvé.
La ville rougit et épousseta en hâte ses rues désertes, essayant d'évaluer si ses pleurs les avaient fait gonfler.
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Je ne suis pas très grandes, vous savez. Je n'ai même pas de théâtre ou de médiathèque.
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Vous êtes grande pour moi, rit la route. Et d'ailleurs, où une ville de votre calibre va-t-elle comme ça, toute seule, sans aucun habitant ?
La ville soupira. De grosses larmes réapparurent le long de ses bornes d'incendie.
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Je les ai laissés parce que je voulais aller voir la mer, mais maintenant je suis perdue, j'ai abîmé mes parterres et mes maisons, et e n'ai personne pour les réparer, gémit-elle.
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Allons, allons, ce n'est pas si grave, lui répondit la route en lui tapotant gentiment la cheville.
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Je crois que j'ai fait une bêtise, sanglota la ville.
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Mais non, mais non, ronronna la route. Il n'est pas trop tard. Vous pouvez toujours retourner les chercher.
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Je suis partie en disant que je voulais devenir une cité balnéaire !
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Eh bien ramenez-leur du sable, dit la route de sa voix chaude. Je suis sûre que vos habitants seront ravis. Venez, je vais vous emmener. Nous ne sommes pas si loin de la mer, après tout.
Et la route s'étira. Encore hébétée par sa chute, la ville la suivit à travers les collines et les champs, jusqu'à une plage de sable fin. Elle resta là un long moment, à contempler les vagues lécher ses trottoirs, puis se tourna vers son nouveau compagnon de voyage.
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Merci, dit-elle, je me sens mieux. Je pense que je vais rentrer, maintenant.
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Parfait, lui répondit la route. Laissez-moi vous raccompagner.
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Oh, je ne voudrai pas abuser. Et puis je doute que vous alliez jusque chez moi.
La route rit.
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Vous savez, dit-elle finalement en allongeant son asphalte. Le privilège des vieilles routes est que, comme tout le monde a oublié où elles menaient, personne ne s'étonne quand elles n'aboutissent pas là où l'on s'y attendait.
La ville rit elle aussi. Et main dans la main, les deux créatures retournèrent vers l'intérieur des terres. Bien plus vite qu'elle ne l'avait imaginé, la ville arriva à son ancien emplacement. Contrairement à ce qu'elle avait craint, ses habitants se réjouirent en la voyant, et s'empressèrent de réinvestir ses rues. Une grande campagne de nettoyage fut lancée pour célébrer son retour, et plus d'un enfant glapit de joie en trouvant les fleurs sauvages et les coquillages qu'elle avait ramassés au cours de son voyage. Quelqu'un trouva même un raton laveur hypocondriaque persuadé d'être la réincarnation de Napoléon sous un cageot de tomates, mais ceci est une autre histoire. La ville se réinstalla là où elle avait toujours et y vécut heureuse avec ses habitants. Certes, certains d'entre eux virent parfois se plaindre d'avoir brusquement débouché en haut d'une colline ou sur une plage alors qu'ils avaient pris la route habituelle pour se rendre au supermarché mais eux-même finirent par admettre que rien ne vaut un peu d'imprévu pour égayer une morne journée.
Blutkäppchen - Anthony Boulanger
La place était cernée par quantité d'immeubles, sombres, aux façades menaçantes. Tandis que leurs troncs de béton montaient à l'assaut du ciel, leurs feuillages de paraboles empêchaient la lumière d'atteindre le sol. Il n'était que midi et pourtant les réverbères étaient déjà allumés et jetaient sur le béton sale leurs halos blafards, comme autant de feux follets errants échappés du cimetière communal. Devant ce spectacle, le Petit Chaperon Rouge mit sa capuche, et resserra les pans de son vêtement contre elle. Inspirant et soufflant doucement, elle traversa la place vers l'épicerie, ses souliers vernis claquant contre le bitume.
J'aurais jamais dû mettre ce manteau, se dit-elle. Se balader avec une tenue aussi voyante dans la cité de la Grande Forêt, faut être suicidaire. Merci maman, tiens ! C'est aujourd'hui que tu vas voir ta grand-mère, qu'elle a demandé. Mets donc le chaperon qu'elle t'a offert et qu'elle aime tant. Et passe à l'épicerie lui prendre une bouteille de soda et un paquet de shamallows, ça lui fera plaisir.
La jeune fille dépassa une cage d'escalier devant laquelle une bande de jeunes loup-bards buvaient bière sur bière. Ce qu'elle craignit se produisit : plusieurs sifflements saluèrent son passage.
Pourvu qu'aucun ne se mette en tête de m'aborder, s'il vous plaît !
Le Petit Chaperon Rouge accéléra le pas. Encore une dizaine de mètre avant le refuge précaire de l'épicerie. Elle trottina et les rires gras l'accompagnèrent jusqu'à ce qu'elle franchisse le seuil de la boutique, les larmes aux yeux. Le carillon de la porte l'accueillit, cri strident, lugubre, semblable à celui qu'une banshee pourrait pousser.
— Bienvenue chez le Chat, beauté, entendit-elle.
Relevant la tête en tout hâte, essuyant ses yeux d'un revers de manche, le Petit Chaperon Rouge croisa le regard jaune du propriétaire. Assis derrière sa caisse, en train de lire un journal, un énorme matou la dévisageait d'un regard torve.
— Je viens chercher une bouteille de soda, dit enfin la jeune fille.
— Au fond, à droite. Après les céréales, lâcha le chat.
— Merci, murmura-t-elle en réponse.
La boutique avait cet aspect mal entretenu de la plupart des commerces de la zone. Des prospectus et des déchets alimentaires jonchaient le sol. Des traces noires indéterminées ornaient les murs et les rayonnages. Etait-ce un cafard qui venait de traverser devant elle ?
Vivement qu'on se barre d'ici. Mais ce n'est pas avec le salaire de petit comptable de ma mère qu'on va pouvoir vivre autre part qu'en banlieue. Je devrais peut-être faire comme Hansel et Grettel, fuguer. Je me demande ce qu'ils deviennent ces deux-là, et le Petit Poucet et ses frères, emmenés par leurs parents pour vivre dans la forêt. J'espère qu'il ne leur est rien arrivé de fâcheux.
Penser à ses anciens amis rasséréna quelque peu la jeune fille. Elle enjamba un paquet de spaghetti éventré, au contenu répandu sur le sol et passa devant les céréales. Concentrée sur l'endroit où elle posait les pieds, elle percuta une créature noire, dressée sur deux pattes, en tournant au coin.
— Eh ben fillette, faut regarder où tu vas, dit le loup. Quoi que toi, tu peux me percuter autant que tu veux, à bien y regarder.
La bête s'accroupit jusqu'à ce que sa truffe soit devant le visage du Petit Chaperon Rouge. Sur la joue droite de l'animal, un tatouage clamait "Big Bad Wolfy".
— Alors, où on va comme ça ? Ca te tente un grand méchant bout de chemin avec moi ? Je suis sûr qu'on va au même endroit.
— Non merci, répondit l'enfant de la façon la plus polie possible.
En toute hâte, elle contourna l'animal et prit une bouteille de Fairy Cola, aux extraits naturels de fées, puis retourna en caisse. Les shamallows étaient juste à côté. Elle se saisit d'un paquet, ignorant de son mieux le regard inquisiteur du loup derrière elle.
— Ca fera vingt-trois euros beauté, dit le chat.
— Vingt-trois euros ? lâcha-t-elle de surprise. C'est une blague ?
— Parce que j'ai l'air de plaisanter peut-être ?
— Pourriez-vous revérifier ? Il doit y avoir une erreur, regardez, juste une bouteille et un paquet de bonbons, vingt-trois euros.
Le matou la toisa avec haine et reprit violemment les produits pour regarder les étiquettes.
— Ah mais tu as raison en fait. Ca fait vingt-cinq, au temps pour moi.
— Ce n'est pas possible, je n'ai pas assez d'argent pour prendre le RER du coup !
— Que veux-tu que ça me fasse, soit tu paies, soit tu paies pas. Tu vas où ? demanda le chat.
— Bourg-la-Reine-Rouge. Chez ma Mère-Grand…
— Eh bah vas-y à pied, c'est pas si loin ! C'est sûr que tu prendras un chemin plus long, mais au moins c'est faisable. Tu vas où tu veux aller et tu me paies, tout le monde est content.
A regret, le Petit Chaperon Rouge donna les vingt-cinq euros demandés par le chat-pardeur et sortit de la boutique. Ce fut le moment que choisit le loup pour s'approcher de la caisse.
— Mignonne la petite. Appétissante, dit-il.
— Me dis pas que tu vas remettre ça ? Ca ne t'a pas suffit l'histoire avec les trois petits cochons ?
— Il y a eu un non-lieu, le chat, tu sais bien. Tu vas faire croire à qui que des maisons se sont écroulées à cause de moi ? A qui tu veux, mais pas au juge en tout cas !
— Mouais, miaula le félin en réponse. Fais-ce que tu veux, mais tu me laisses en dehors de ça.
— T'inquiète. Je serais bien allée l'attendre chez son ancêtre, la mignonne, mais à part le bled, je ne sais pas chez qui elle va.
La porte de l'épicerie s'ouvrit soudain, laissant passer la tête du Petit Chaperon Rouge.
— Au fait, dit-elle, ma mère-grand habite rue des Arts, au 17. Bonne journée !
— Si ça c'est pas un signe du destin, mon gars !
Le Grand Méchant Loup sortit de la boutique à la suite de sa proie et prit le chemin de la gare RER. A lui le raccourci pendant que la gamine devait marcher. Il ne comprenait pas vraiment pour quoi elle était revenue dans la boutique pour donner son adresse, mais ça l'arrangeait. Peut-être lui avait-il tapé dans l'œil finalement. Le visage de l'enfant encadré par ses mèches noires, sous cette capuche rouge sang l'obsédait à présent. Assis sur un strapontin dans le RER, en train d'écouter les derniers morceaux du Joueur de Flûte de Hamelin sur son walkman, le Loup imaginait toutes les façons dont il allait pouvoir cuisiner la fillette. Rôti, grillée en broche, en croûte, pâté. Sa tête ferait un superbe trophée à accrocher à son mur Facebook.
A peine sorti de la gare, il courut jusqu'à la rue des Arts, avisa le numéro 17, une maison cossue et sonna à l'interphone.
— Qui est là ? demanda une voix chevrotante après quelques secondes.
— C'est moi, votre petite fille, dit le Loup en imitant la voix de l'enfant.
— Toi, le Petit Chaperon Rouge ?
— Oui, oui, c'est bien cela, chère mère-grand.
— Tu as la voix enrouée, ça va ?
— Oui, c'est parce que j'ai couru. Pour vous voir plus vite, ajouta le Loup.
— Je te vois dans le visiophone, tu as de grands poils.
— C'est la puberté mère-grand, ne vous inquiétez pas.
— Et tes yeux ? Et tes oreilles ?
— Même chose, même chose ! Ca permet de mieux voir et mieux entendre, c'est les progrès de la génétique. J'ai aussi de plus grandes pattes, de plus grandes griffes et de plus grandes dents, on a tout fait comme ça, lâcha le Loup avec une pointe d'impatience.
— Ah, très bien, je suis heureuse ! Regarde sous le pot de géraniums, le troisième en partant du portail sur la gauche, tu trouveras la clef de la boîte aux lettres. Tu l'ouvres, et derrière le battant, j'ai collé avec du scotch la clef d'une petite boîte en bois de rose, cachée sous le quarante-deuxième pavé de la rue, à partir de la flèche jaune que j'ai dessiné à la craie. Tu as la direction en plus. Tu reviens, sur tes pas, tu vas ouvrir avec ta nouvelle clef chez la boulangerie de la Maison en Pain d'Epices, tu dis à la femme que tu verras le code Hocus Pocus, elle ouvrira son four et te donnera la clef, ne fais pas attention aux enfants qui cuisent, tu reviens, tu pousses le portail et tu viens m'embrasser !
— Mais… à quel moment j'utilise la dernière clef ?
— Pour le portail normalement, répondit la grand-mère, mais je l'ai laissé ouvert là.
Le Loup resta figé quelques secondes. Il y avait comme un flottement qui le mettait mal à l'aise, une blague qu'il ne comprenait pas. Il n'y avait pas de temps à perdre, il comptait bien se débarrasser de la grand-mère avant l'arrivée du Petit Chaperon Rouge. Finalement, il poussa le battant de fer et entra dans la propriété. La dernière chose qu'il vit fut une hache monumentale lui fendre le crâne en deux, maniée par une ancêtre ricanante.
— Eh ben voilà mon loupiot, c'est bien, entendit-il. Avec tout ce sang bien frais, je vais pouvoir teindre un nouveau Chaperon pour ma petite fille. Allez, ne t'inquiète pas, ce n'est pas la première fois qu'elle et moi chassons dans ta cité de la Grande Forêt, nous n'en sommes pas à notre loup d'essai.
Assise sur les marches de sa maison, la Mère-Grand saignait son visiteur, un seau entre les pieds. Sa petite fille avait bien rameuté, c'était un animal superbe, avec une fourrure à l'apparence bien chaude, bien en chair. Elles allaient se régaler ce soir.
La vendeuse de rêves - Petite Marie
Il était une fois un monde sans magie. Les rames de métro bondées remplies de visages blafards et de regards fatigués avaient remplacés les carrosses dorés tirés par quatre chevaux blancs, le béton recouvert les boutons de fleurs, les sonneries de téléphone pris la place des oiseaux messagers et les nouvelles du journal de 20 heures supplanté les contes de grand-mère au coin du feu.
Il était une fois, dans ce monde sans magie, un petit homme sans rêves du nom de Dorian. Il avait un visage de ceux qu'on oublie, une peau pâle, des joues pâles et des vêtements pâles ; il vivait seul, sans femme ni enfant. Il se levait le matin après une nuit sans rêves, avalait un café sans saveur, revêtait des habits sans couleurs et sortait dans un monde gris.
Le ciel était gris, l'air était gris, le sol était gris, les hommes et les femmes étaient gris. Froids, les visages, les gens, la ville. Des immeubles hauts et étroits aux fenêtres carrées cachaient le soleil, tandis que les rues et les trottoirs gris se déroulaient comme des rubans à pertes de vue, tranchés uniquement par de longues voies ferrées. Et sur ces grandes voies d'où les arbres, les fleurs, les buissons avaient été rasés, les hommes et les femmes passaient comme des fourmis pressées. Comme les autres, Dorian ne discernait plus les contours des choses ni des gens ; et à force de ne plus les comprendre, il n'y prêtait plus attention.
Il se taillait une place dans un train plein d'une foule de personnes qu'il ne voyait pas et qui ne le voyaient pas. Souvent, l'une de ces silhouettes grises transgressait les règles, parcourant les wagons du train en interpelant les voyageurs pour leur demander de l'aide, mais Dorian était raisonnable : comme tout le monde, il ne les entendait pas.
Il travaillait quelques heures sur son ordinateur, mangeait avec des collègues qui ne l'atteignaient pas et travaillait à nouveau jusqu'au soir. En rentrant, il prenait le même train avec les mêmes personnes ; mais ça, il n'aurait pas su le dire, il ne les voyait pas le soir non plus.
Chez lui, il passait des heures à discuter de tout et de rien avec ses amis : des hommes et des femmes du monde entier reliés par ordinateur, téléphones, tablettes. L'une d'eux était une jolie femme, un peu moins grise que les autres, dont il se disait amoureux. Après lui avoir parlé pendant des heures, il se couchait, enfin, pour une nuit sans rêves avec un sentiment d'insatisfaction étrange et persistant. Parfois, au matin, il se rappelait ces rêves tumultueux de pirates et de chevaliers qu'il faisait étant enfant et il se demandait où ces songes s'étaient enfuis ; puis il repartait pour une nouvelle journée.
Un jour où il s'était interrogé sur son sommeil sans rêves, Dorian découvrit chez lui son ordinateur allumé, ouvert sur l'image vidéo d'une jeune femme qui semblait l'attendre ; elle avait de longs cheveux gris, des joues grises et des yeux gris.
« Qui êtes-vous ? demanda Dorian, surpris.
- Je suis Gabrielle, je suis une vendeuse de rêves. » répondit la jeune fille. « J'ai entendu la question que vous vous posiez.
- Alors dites-moi, vendeuse de rêves, pourquoi mes nuits sont-elles sans images ?
- Votre monde ne produit plus assez de rêves pour tous les hommes et les femmes, répondit Gabrielle. Vous êtes trop nombreux, ou votre monde n'a plus assez de magie. Les sans-rêves comme vous sont légions, mais vous êtes peu à vous rappeler vos rêves d'enfants. Nous, les vendeurs de rêve, savons où les trouver. Je peux vous vendre des rêves, Dorian. Ceux que vous voulez. Jusqu'à ce que vous réappreniez à rêver.
- Qu'est-ce que ça me coutera ? interrogea l'homme sans rêves, séduit par la proposition.
- Peu de choses, Dorian. Quand vous aurez réappris à rêver par vous-même, vous me donnerez votre premier rêve. C'est tout. »
L'homme sans rêves réfléchit quelques instants.
« J'accepte. Et je sais le rêve que je souhaite : je souhaite ne plus ressentir cette impression de manque le soir quand je m'endors et le matin quand je m'éveille. »
Mais la vendeuse de rêves secoua la tête.
« Ce n'est pas un rêve. Je peux vous faire rêver que vous savez voler ou que vous êtes grand comme un immeuble, mais je ne peux changer vos sentiments. Choisissez-en un autre. »
Dorian fit la moue.
« C'est que je ne sais pas, puisque je suis sans rêves. Ne pouvez-vous pas en dessiner un pour moi ?
- Non. Le rêve doit venir du client, sinon votre esprit ne lui ouvrira pas la voir. Pensez-y, Dorian. Je reviendrai demain soir vous le demander. »
Dorian passa sa grise journée à réfléchir ; le soir venu, il était satisfait de son idée.
« Le monde est pâle, expliqua-t-il à Gabrielle par écran interposé. Les rues sont grises, les trottoirs sont gris, le ciel est gris. Pouvez-vous me les rendre colorés ? »
Sans ajouter un mot, la vendeuse de rêves hocha la tête. Elle sortit d'un sac une poudre verte et, sa main sortant de l'écran, en versa sur les yeux de Dorian qui s'endormit aussitôt.
Immédiatement, les images lui vinrent. Comme tous les matins, il s'éveillait d'un sommeil sans rêves pour aller travailler. Mais lorsqu'il sortit, le monde avait changé. Du lierre d'un vert éclatant grimpait à vue d'œil le long des lampadaires, une mousse bleutée envahissait les trottoirs et les fenêtres carrées des hauts immeubles répandaient un flot de fleurs multicolores. Dorian respira le parfum d'une rose dorée qui s'était enroulée sur le rétroviseur d'une voiture garée dans la rue ; il s'abrita à l'ombre d'un saule pleureur caressant de ses feuilles le caniveau, cueillit quelques cerises d'un arbre sorti d'une bouche d'égouts et traversa un champ de fougères géantes. Les passants ne paraissaient pas remarquer le changement, pourtant. Ils étaient toujours aussi gris.
A son réveil, Dorian se sentit plus léger que les jours précédents, mais dans la rue rien n'avait changé. Pâles, les gens, pâles, les trottoirs, les immeubles, les rues. Aucun tournesol éclatant, aucun lys orangé, aucune pomme rubis. Il s'en plaignit le soir-même à Gabrielle :
« Rien n'a changé, vous n'avez pas rendu le monde plus coloré. Ce n'était qu'une illusion.
- Je vous ai averti que je vous vendais des rêves, Dorian, pas que je pouvais changer la réalité. Pourtant, ces images que l'on voit la nuit permettent souvent de voir le monde différemment. Peut-être, sans-rêves, n'avez-vous pas choisi le bon.
- J'ai réfléchi à un autre rêve. Le monde est froid. Les rues sont froides, les trains sont froids, les gens sont froids. Pouvez-vous me le rendre plus chaud ? »
Comme la veille, Gabrielle ne prononça pas un mot mais extirpa de son sac une poudre jaune qu'elle répandit comme la veille sur les yeux de Dorian. L'homme sans rêves sombra immédiatement et les images lui apparurent.
A nouveau, il s'éveillait d'un sommeil silencieux. Et, sortant de chez lui, le monde avait déjà changé. Il était plus chaud, plus lumineux. Levant les yeux vers le ciel, Dorian vit que le soleil brillait d'une lumière plus forte que d'habitude, qu'il semblait plus gros. Sous le regard de l'homme sans rêves, le soleil grossit encore, grossit, grossit, et tout à coup se sépara en deux. Le soleil avait donné naissance à une réplique de lui-même, plus petite, un peu moins brillante et moins chaude, mais aussi ronde et dorée.
L'enfant du soleil suivit Dorian dans ses déplacements. Il réchauffa la rue, il s'engouffra dans le métro et l'illumina de ses rayons de miel puis il se suspendit à la place de la lampe du bureau de Dorian pour l'éclairer tout le long de la journée. L'homme sans rêves se laissa dorer le dos et le visage avec délectation, mais les voisins, les voyageurs et les collègues n'y prêtèrent aucune attention. Ils étaient toujours aussi froids.
A son réveil, Dorian se sentit plus léger que les jours précédents, mais dans la rue rien n'avait changé. L'air était froid, les trains étaient froids, les hommes et les femmes étaient froids. Dorian s'en plaignit le soir-même à Gabrielle :
« Ce n'était qu'une illusion à nouveau. Le monde est toujours froid.
- Vous n'avez toujours pas demandé le bon rêve, nota la vendeuse de rêves. Réfléchissez bien, cette fois-ci. »
Dorian prit le temps de penser. Il réfléchit à sa vie. Il se rappela les avenues pâles, les hauts bâtiments cachant le soleil, les métros où la foule n'était composée que d'une addition de solitudes, les collègues si proches mais si indifférents, les amis si intimes mais si loin. Cette femme dont il se disait amoureux et à qui il téléphonait ou envoyait des messages tous les soirs, mais dont le souvenir lui paraissait si froid. Et toujours, cette étrange sensation de manque.
« J'ai trouvé, souffla-t-il. Je veux voir les hommes et les femmes. Je veux discerner leurs contours. Je veux apprendre à les reconnaître. »
Pour la première fois, Gabrielle sourit de ses lèvres et de son regard gris. Elle sortit de son sac une poudre bleue qu'elle jeta sur les yeux de Dorian qui s'endormit aussitôt.
Les images ne se firent pas attendre. L'homme sans rêves s'éveilla d'un sommeil tranquille. Sortant de chez lui, il vit une silhouette grise aux contours flous. Regardant plus attentivement, il réalisa qu'il avait déjà croisé cette silhouette. C'était son voisin. Dans la rue, il reconnut cette femme d'affaires pressée qui prenait le bus de 7h49, cette enfant en blouson rose qui accompagnait son petit frère à l'école, cet adolescent roux qui prenait le métro à la même heure pour aller au lycée. Il les salua. Combien de fois les avait-il croisé sans réaliser qu'ils n'étaient pas des silhouettes mais bien des existences ?
A son réveil, Dorian se sentit plus léger que les jours précédents, mais dans la rue rien n'avait changé. Les silhouettes le dépassaient, le croisaient, le frôlaient, sans saveur ni substance, sans nom ni visage. Il descendit la rue et monta dans un métro envahi par la foule. Alors qu'il se retenait à la barre, une main effleura la sienne et il leva les yeux. Son regard croisa alors un autre regard. Un regard bleu.
Un regard bleu comme l'océan par jour de tempête, encadré par des joues rebondies et roses, des cheveux auburn et des lèvres pourpres cernées de fossettes. Dorian ne la reconnut pas immédiatement ; il l'avait toujours crue grise et froide.
« Gabrielle ? s'étonna-t-il. Que faites-vous là ? »
La jeune femme leva sur lui des yeux surpris.
« Pardon, est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés ? »
Dorian sourit. Il s'excusa et se mit à discuter avec Gabrielle de tout et de rien comme il le faisait souvent avec ses amis si lointain, et finit par l'inviter à prendre un café. Contre toute attente, la jeune femme accepta.
Le soir venu, rentrant chez lui après une soirée partagée, le rêveur se rappela de la condition de son achat.
« Quand vous aurez réappris à rêver par vous-même, vous me donnerez votre premier rêve ». Qu'est-ce que cela signifiait ?
Dorian haussa les épaules et s'endormit paisiblement. Le sommeil venu, il rêva de Gabrielle. Mais ce rêve-là, il ne s'en souvint jamais
Une scène de ménage - Tintin
Marie vient de claquer la porte d’entrée. C’est le dernier membre de la famille à quitter l’appartement. Elle sera probablement un peu en retard à son bureau ce matin.
L’aspirateur déboule dans le salon. C’est que la campagne électorale pour désigner le roi de la maison bat son plein. L’aspirateur a été battu au scrutin précédent. Une alliance de centre-droit entre l’éponge de la salle de bains et le fer à repasser lui a ravi le pouvoir. Mais c’est un vieux briscard expérimenté, habitué des combats politiques. Il reprend le collier. L’aspirateur sait cajoler le tapis et le divan dans le sens du poil. Il sait balayer les grands sujets qui intéressent chacun. La lampe sur pied, par exemple, souhaite son éclairage sur les problèmes de politique intérieure au ménage. Le lustre lui, se plaint qu’il y a bien longtemps que plus personne ne s’intéresse à lui. Quant à la cheminée, elle fulmine : elle est condamnée à faire de la décoration ! L’aspirateur a un mot pour tous. A ceux qui sont absents, il passera un coup de fil. Il assure qu’il n’est pas le père Noël sur son traîneau, mais s’il est élu, il fera ce qu’il peut. Il a prise sur toutes les pièces de la maison, il en connait tous les coins et les recoins.
Au même moment, l’éponge à récurer, la reine sortante, tient traitreusement un meeting dans la salle de bains. L’éponge a éliminé l’aspirateur dès le premier tour des dernières élections en employant des procédés parfaitement démagogiques et déloyaux. Effacement des dettes des uns et des autres. Nettoyage des endroits infestés par la vermine. Elimination des odeurs nauséabondes qui gênent le voisinage. Ce matin, elle harangue de nouveau la foule de ses supporters. Les pantoufles sont là, encore un peu endormies. Mais il semble qu’elles prennent leur pied quand même. La mousse à raser s’éclate. La machine à laver ronronne de plaisir. L’éponge à récurer compte des alliés importants dans la place. Le pèse-personne, par exemple, a un poids non négligeable. Elle flatte aussi le sèche-cheveux qui souffle le chaud et le froid dans l’opinion. La brosse à reluire accomplit son office au premier rang. L’éponge prononce un discours musclé. Elle se tort de rire à la seule idée de voir l’aspirateur prendre le pouvoir. Elle lui mettra encore une fois la raclée qu’il mérite aux prochaines élections. La serviette pour les mains les agite et applaudit à tout rompre. L’éponge a l’habitude de se faire mousser !
Pendant ce temps, l’aspirateur poursuit sa tournée. Dans la cuisine, il sait qu’il peut absorber de nouveaux suffrages en sa faveur. Il écoute avec sympathie le grille-pain qui brûle d’impatience de destituer l’éponge à récurer. La poubelle s’ouvre à lui pour exiger plus de reconnaissance de sa fonction qui est régulièrement dévalorisée par le pouvoir en place. Le réfrigérateur ne lui battra pas froid, mais il demande qu’on lui nomme un adjoint, distributeur d’eau et de glaçons. Il ne peut pas tout faire, tout de même ! L’aspirateur promet, mais il doit continuer sa campagne. Il peut circuler partout. À droite, comme à gauche !
Voici que dans la chambre des enfants, il tombe sur un contradicteur : le coffre à jouets. Il est furieux, le coffre à jouets. Il dit qu’il ne votera pas. On s’est assez amusé comme ça ! L’aspirateur ne manque pas d’air ! Il ne passe le voir qu’avant les élections. Quant à l’éponge à récurer, on se demande à quoi elle sert : elle se gonfle d’importance ! L’aspirateur comprend qu’il y aura des abstentionnistes. Comme le pèse-lettre qui s’en balance complètement. Ou alors le canard en peluche des enfants et la cane qui ricane de ces élections. La panière dans laquelle on jette les vêtements à laver a l’habitude de fréquenter du beau linge. C’est une conseillère avisée de l’aspirateur. Elle lui apporte une mauvaise nouvelle : un nouveau candidat vient de se déclarer. C’est la télécommande ! Elle est dangereuse ; elle a la haute main sur tous les médias. Et même sur les volets électriques. Elle peut décider du jour et de la nuit dans tout le logement !
La télécommande a déjà élaboré un programme. De plus elle a l’habitude de diriger. Elle assure qu’elle permettra a chacun de s’exprimer : la télévision, les radiateurs, le lecteur de DVD. Chacun aura droit à la parole ! Chaque électeur pourra alimenter la télécommande de ses réflexions.
L’aspirateur semble un peu débordé. Dans son dos, l’éponge à récurer vient de faire un tour aux toilettes où elle a promis une place à la balayette dans son nouveau cabinet. Elle a aussi passé une alliance suspecte avec l’éponge de la cuisine qui a mauvaise réputation dans les milieux politiques. Sa fréquentation ne sent pas bon ! Elles trainent des casseroles derrière elle ! Mais l’aspirateur se reprend. Il fait un nouvel adepte dans le couloir : le parapluie. L’objet sera un allié, c’est un des seuls qui puisse parler de politique étrangère, puisqu’il sort fréquemment des limites du territoire. Surtout en cas de mauvais temps. Il pourra tuyauter l’aspirateur.
Dans la chambre des parents, les conversations vont bon train. L’armoire, ornée d’un vaste miroir, réfléchit à la situation. La commode trouve que le choix n’est pas facile. Quant aux oreillers, ils ne sont pas avares de confidences. La télécommande sort de sa coquille. Elle vient de couvrir le porte-manteau de louanges. Elle lui a accroché une médaille de son invention pour service rendu à la patrie. Elle s’est assurée les services du secrétaire : ce meuble est désormais chargé de prendre des notes. Quant à la lampe de bureau, elle penche plutôt du coté de l’abstention. L’éponge à récurer tente une manœuvre médiatique. Elle fait briller la promesse d’un avenir éclatant dans toutes les pièces de l’appartement, alors qu’avec l’aspirateur à la tête du gouvernement il subsistera surement des coins qui sentent le moisi. Quelle calomnie !
L’aspirateur reprend son souffle. Il propose l’union nationale des objets familiers. Sous sa direction, chacun aura son rôle et sa place. L’éponge à récurer récurera. Un Secrétariat d’Etat aux produits ménagers pourrait lui être promis. Pour la télécommande, l’aspirateur envisagerait une nomination au Ministère des Programmes. Les concurrentes de l’aspirateur s’esclaffent à l’écoute de ces propositions. Selon un sondage récent effectué par les services du thermomètre médical, l’aspirateur, l’éponge et la télécommande sont au coude-à-coude dans les intentions de vote. La campagne est donc loin d’être finie. L’horloge du salon compte les coups. Le téléphone fixe en appelle à la raison. Il faut faire un débat à l’issue duquel chacun pourra se décider en toute connaissance de cause.
A l’heure dite, tous les objets familiaux sont là, sur la banquette du salon. Le téléphone, habitué à mesurer le temps de parole, arbitrera la discussion.
Dès le début, l’aspirateur est mis en difficulté par l’éponge et la télécommande. Selon ses concurrentes, son programme est défaillant. Il n’a pas su adapter son logiciel aux temps modernes qui s’annoncent !
Des cris s’élèvent dans la salle :
« Ouh ! ouh ! l’aspirateur !
– L’éponge au pouvoir !
– La télécommande aux commandes ! »
La tension monte. C’est le pauvre téléphone qui reçoit le premier coup. Les partisans de l’éponge, emmenés par le vieux fer à repasser s’échauffent. Le micro-onde passe à l’action, à son tour. Du coté de l’aspirateur, le vase à fleurs se jette à la tête des troupes. Dans les coulisses, la tringle à rideau suit la furieuse mêlée. Des débris jonchent désormais le tapis et le divan. Des bouts de cintres qui ne supportaient pas l’arrogance de l’éponge. La porte du buffet que l’autoritarisme de la télécommande fait sortir de ses gonds. Des mouchoirs en papier que la simple vue de l’aspirateur met en boules.
C’est alors que se produit un évènement particulier : Lucien, le chat angora de la famille se réveille. Cinq ans, cinq kilos tout mouillé, une solide réputation de fainéant, Lucien vient de soulever une paupière. Péniblement.
La simple vue du félin a ramené le calme. Lucien est sévère, Lucien fait peur. Il a le coup de griffe facile. Lucien est un sympathisant de l’aspirateur. Il voit en lui celui qui saura effacer la trace de son passage puisqu’il a le pouvoir d’enlever les poils que le chat laisse sur les meubles au grand dam de la maîtresse de maison. Mais en attendant, Lucien sait qu’il sera tenu pour responsable du souk que les belligérants ont laissé au milieu du salon.
Vers dix-huit heures Marie pousse, en effet, un cri horrifié en rentrant de son travail.
« Lucien, c’est toi qui as mis ce bazar ! »
Lucien a, depuis le milieu de la journée, établit son camp retranché sous le buffet en attendant la suite des évènements. Là où il sait que le martinet ne l’atteindra pas.
Marie est une femme énergique. Elle tient à l’ordre et à la propreté du logis familial. Elle empoigne fermement l’aspirateur dont le ronflement s’élève dans l’appartement. Les principaux soutiens de l’éponge sont éliminés : les mouchoirs en papier, les cintres à vêtements, les biscottes du déjeuner. L’éponge à récurer est surprise en train d’endoctriner l’abattant des toilettes, elle termine sa carrière absorbée par la poubelle, ravie de rendre ce service à l’aspirateur.
Quant à la télécommande, elle fait l’objet d’une mise au placard immédiate puisque Marie en a acheté une autre, plus fonctionnelle. L’aspirateur jubile.
Moralité : quand on aspire aux plus hautes destinées, il vaut mieux être formaté pour aspirer.
Reflet - Kira La Magicienne
Le givre avait recouvert les carreaux d’étoiles de glace, aussi belles qu’éphémères. Narcisse ne leur accorda pas un regard. À peine eut-il ouvert les yeux qu’il cherchait déjà l’image de Nar dans le verre. Il savait bien que les vitres de la maison ne renvoyaient jamais qu’un décor sans intérêt. Pourtant il ne pouvait s’empêcher d’espérer que par quelque mystérieux phénomène, elles acquerraient un beau matin les mêmes propriétés que celles du Train Bleu. Il frissonna, se déshabilla en hâte avant d’enfiler les habits préparés la veille. Des bruits de vaisselle provenaient de la cuisine, accompagnés d’une odeur de pain grillé et de café. Il s’arrêta quelques secondes dans la salle de bain pour se passer de l’eau sur le visage. Son index dessina l’arête de son nez comme il regardait dans le miroir. Ses traits, qui fascinaient son entourage par leur perfection, n’étaient pour lui que le pâle reflet de ceux d’un autre.
Son petit déjeuner avalé à la hâte, il prit le chemin de la gare. Sa respiration dessinait dans l’air glacé des volutes qui lui rappelèrent le panache de vapeur dégagé par la locomotive. Il sourit et accéléra le pas, joyeux comme s’il se rendait à un rendez-vous amoureux. Lorsqu’il parvint sur le quai silencieux, deux lycéennes s’y trouvaient déjà. La plus petite, emmitouflée dans un châle rouge, adressa à Narcisse un timide sourire qu’il ignora. L’autre se contenta de le regarder fixement, bouche entrouverte. Il leur tourna le dos pour s’avancer jusqu’à la limite de la bande rugueuse. Les vibrations lui parvinrent quelques secondes avant le rythme régulier des roues sur la voie ferrée. Un frisson de plaisir se propagea le long de ses jambes jusque dans son ventre, au creux duquel s’éveilla une agréable chaleur qui lui fit oublier les températures glaciales. Il salua le faisceau jaune des phares d’un sourire auquel aucun de ses camarades n’avait jamais droit.
Le convoi s’arrêta en gare dans un chuintement plaintif. Narcisse poussa d’un geste énergique la poignée du wagon derrière laquelle Nar l’attendait. Il s’apprêtait à se laisser tomber sur sa banquette habituelle lorsqu’il réalisa qu’une fille coiffée d’un bonnet à longs poils l’occupait. Il parcourut du regard le reste des rangées, vides, comme d’habitude. Tout le monde savait que la première banquette de la voiture numéro cinq lui était réservée et qu’il n’appréciait guère la compagnie. Mais personne n’avait songé à en avertir la nouvelle. Il se pencha vers elle :
« C’est ma place. »
Elle leva sur lui un regard surpris, considéra les sièges vacants et ouvrait déjà la bouche pour protester lorsqu’il lui adressa son plus beau sourire. Aussitôt l’agacement se volatilisa de ses yeux, remplacé par le témoignage d’une admiration éperdue. Elle se poussa pour lui laisser un maximum d’espace.
« Je t’en prie » l’invita-t-elle.
Sa voix dégoulinait de la même mièvrerie que la couverture de son ouvrage. Narcisse réprima un soupir. Cette idiote lui volait quelques précieuses secondes en compagnie de son ami. Son sourire se modifia, durcit jusqu’à prendre la rigidité de la glace.
« Toute la banquette. »
Les protestations gelèrent sur les lèvres de l’inconnue. Sans un mot, elle se leva et partit s’asseoir au fond du wagon où elle fit mine de continuer sa lecture tout en lui jetant des coups d’œil furtifs. Il haussa les épaules. Elle apprendrait, comme les autres.
Il se glissa à la place encore tiède. Son visage s’arrêta à quelques centimètres de la vitre. La paroi double, légèrement bleutée, lui renvoya l’image de Nar. Il ne savait pas pourquoi celle-ci ne lui apparaissait aussi parfaitement que dans le Train Bleu, à cet emplacement précis. Cela était, voilà tout, et suffisait à son bonheur. Il sourit, effleura de ses doigts ceux de son ami.
Bonjour.
Pas besoin de remuer les lèvres. Nar et lui utilisaient d’autres moyens de communication que les subterfuges grossiers des humains ordinaires. Il s’excusa du contretemps. Nar jeta un regard en biais à la fille derrière sa couverture rose.
Sans importance. Elle est insignifiante.
Il abandonna bien vite le sujet. Ses camarades ne constituaient pas un motif de conversation intéressant. Avec Nar, il pouvait parler de ce qui importait vraiment. Il lui décrivait le murmure des fleurs au printemps, les dragons nuages dans le ciel et les fées du givre qui en hiver dansaient sur branches dénudées des arbres. En échange, son ami lui racontait ce qui se passait dans son royaume. Car Nar était un prince. Il en avait la grâce altière, le charme souriant, la douce autorité. Il régnait sur le Peuple Invisible, celui qui n’existait pour le reste du monde qu’entre les pages des livres pour enfants. Narcisse seul les apercevait, parfois. Mais il ne pouvait en parler à personne. Au mieux ses interlocuteurs se seraient extasiés sur son imagination, au pire ils l’auraient pris pour un fou.
Alors il évitait au maximum de discuter avec eux. Il ne répondait que lorsqu’il y était vraiment obligé et toujours sur des points insignifiants. Beaucoup le jugeaient hautain, sans que cela ne les décourage de rechercher sa compagnie. Sa beauté agissait comme un aimant.
Bien sûr, il ressemblait à Nar. C’était ce que l’on gagnait à fréquenter les Invisibles. La perfection du prince était telle que, même s’il ne pouvait lui être comparé aux yeux du Peuple, à ceux des humains il ressemblait à un dieu. Lui ne les regardait pas. Leurs traits lui apparaissaient à l’image de leurs esprits grossiers. Seul Nar était digne de lui.
Le trajet ne durait jamais assez longtemps. Narcisse n’avait rien vu des paysages traversés, concentré sur le garçon dans la vitre. Il avait oublié la fille qui continuait de le guetter depuis l’arrière du wagon, captivée par le sourire qu’il réservait à son ami. Mais il connaissait le staccato caractéristique des roues à l’approche de la gare de Thespie. Il approcha ses lèvres de la vitre. Au début, il avait été surpris que Nar ne détourne pas la tête pour lui présenter la joue, puis il s’était habitué. À relation particulière, baiser particulier. Les lèvres de l’autre garçon étaient lisses, froides et douces. Il ferma les yeux.
« Excuse-moi, tu descends ici ? »
La voix de l’adolescente lui parut criarde après sa conversation silencieuse avec Nar. Il se dirigea vers la sortie sans prendre la peine de lui répondre. Loin de s’en formaliser, elle lui emboîta le pas en babillant au sujet du lycée. D’autres élèves, enhardis par la présence inhabituelle d’une fille à ses côtés, s’approchèrent à leur tour. Tout le long du trajet, il se trouva environné de rires et de futiles réflexions qui lui donnèrent la migraine. Arrivé au lycée, il se dépêcha d’entrer en classe, plantant là sa cour d’admirateurs dépités. Il choisit une place isolée, au premier rang près de la fenêtre, cala son sac sur la chaise d’à côté, puis disposa sur sa table, tel un rempart, la panoplie du parfait élève. Enfin, son menton au creux de sa main, il se laissa glisser dans une longue rêverie éveillée.
Lorsque Narcisse rentra chez lui ce soir-là, ses parents l’attendaient tous deux dans la salle à manger.
« Nous allons déménager ! s’écria sa mère, les mains pressées d’excitation l’une contre l’autre.
– Nous avons obtenu tous les deux un poste à Atten. Nous allons enfin pouvoir quitter ce coin perdu pour habiter la grande ville, renchérit son père.
– Nous avons déjà repéré un appartement, à deux pas du lycée.
– Tu n’auras plus à effectuer cet interminable trajet en train tous les matins. »
Il les dévisagea, horrifié. Plus de train ? Ils souriaient, ravis, alors même qu’ils venaient de lui annoncer la fin du monde. Il ouvrit la bouche comme un poisson hors de l’eau, toussa, parvint enfin à s’arracher un cri de protestation qui lui sembla dérisoire.
« Mais je ne veux pas partir ! Je me plais bien, ici !
– En ville tu te feras certainement des amis plus intéressants.
– J’ai... »
Il s’arrêta, à court d’arguments. Il ne devait pas parler de Nar. Son ami le lui avait dit et répété.
Ils ne comprendraient pas.
Ils t’enfermeraient, nous sépareraient.
«Je ne veux pas partir » répéta-t-il d’un ton buté.
Peine perdue. Ses protestations se heurtèrent à une bienveillante incompréhension.
Une visite à Atten, deux semaines plus tard, ne fit que confirmer ses craintes. La grande ville ne possédait qu’un métropolitain et il n’aperçut pas Nar dans le reflet obscur de ses vitres, pas plus que dans les carreaux de l’appartement petit et sombre. Le lendemain matin, il pleura dans le Train Bleu, son front appuyé contre celui de Nar. Lorsqu’il releva la tête, il vit les joues de son ami aussi barbouillées de larmes que les siennes et fit durer un peu plus longtemps leur baiser d’adieu.
Lorsque le dernier jour arriva, il ne put se résoudre à quitterNar devant la gare de Fleurines. Il poursuivit son trajet, les deux mains plaquées contre celles de son ami, le bout de leurs nez se touchant dans la vitre.
« Je ne veux pas te quitter. »
Viens avec moi, alors.
Il releva la tête, surpris. Il n’y avait plus personne dans le wagon en-dehors de lui et Nar. Celui-ci lui adressa un clin d’œil, pencha la tête sur le côté pour indiquer la porte. Le cœur battant, Narcisse se leva. Il recula à pas lents, une main posée sur le dossier de la banquette. Il craignait que l’autre garçon ne disparaisse s’il le perdait des yeux ne serait-ce qu’une seconde.
Parvenu au passage sombre qui menait à la porte, il ferma les paupières, prit une grande inspiration et se lança comme on se jette à l’eau.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Nar lui souriait dans la vitre de la porte. Le coin des lèvres de Narcisse se releva de soulagement.
Viens, l’appela encore Nar.
Il n’hésita plus. Le train roulait à pleine vitesse et la sensation de légèreté se mêlait dans son ventre à l’euphorie.
Plus jamais séparés.
Il brisa le verre de sécurité, souleva la poignée rouge qu’il tourna vers la droite. Après avoir embrassé Nar une dernière fois, il ouvrit la porte en grand. La chute dura moins d’une seconde, puis le train disparut dans la nuit.
L'homme qui passe - Cauli
Herbert est un fouineur. Il a des yeux de fouineur, des oreilles de fouineur, des pieds de fouineur et surtout un nez de fouineur. Dès le réveil il fouine. Sous son lit, dans les tiroirs, et dans toutes les paires de chaussettes. A l’école il n’écoute pas, il est trop occupé a inspecter chaque casier, chaque oreille d’élèves turbulents, et il lui arrive même de glisser ses doigts de fouineur dans le cartable de son institutrice. Ce qui lui donne à chaque fois une bonne occasion d’aller fouiner dans le bureau du directeur. Quand on lui demande d’expliquer son attitude, il répond systématiquement qu’il cherche quelque chose qu’on lui a volé, mais on a beau le questionner, il ne veut jamais dire ce que c’est. A force, il a accumulé un tas de bidules et de trucs muches en tout genre. Des tickets de métro usagés, un gant en laine troué, une petite étoile en plastique rouge, une pièce de deux euros à moitié carbonisée, et une très belle bouteille en verre, remplie à ras bords de ses plus petites trouvailles. Pour le calmer, et parce que la porte de sa chambre ne va bientôt plus pouvoir fermer, on a essayé toutes les punitions imaginables : les lignes à copier, 12768 à son actif, les privations de dessert, de télé, de Facebook, de verre d’eau avant d’aller se coucher, mais rien n’y fait. Alors on a fini par le laisser faire et l’ignorer.
Mais aujourd’hui ça suffit, c’est allé trop loin, car Herbert a plongé sa main et tout son bras jusqu’au fin fond du sac de bonbons à la banane, sait-on jamais ce qu’on pourrait y trouver, du bureau de tabac. Et le gros monsieur moustachu derrière son comptoir, qui le regarde toujours de travers chaque fois qu’il entre dans sa boutique, a cru qu’il était un voleur. Or voleur et fouineur c’est très différent, et ça, Herbert le sait, mais pas le gros monsieur, ni ses autres clients, qui ont tous pris un air outré, ni ses parents d’ailleurs, qui sont venus le chercher. Et là c’est assez ! Stop ! Ras la casquette ! Herbert est puni et envoyé sans dîner, non pas dans sa chambre, mais dans le petit cagibi, celui qui est trop petit pour y ranger quoi que ce soit, si bien qu’il est complètement vide. Une pièce vide, quelle horreur ! Il n’y a rien à y chercher, rien qui puisse y être dissimulé. On en a fait le tour en deux minutes à peine, et combien d’heures va t’il devoir encore passer enfermé là-dedans, pour réfléchir à sa conduite, soi-disant. Ah mais non tiens, il y a la fenêtre, et derrière la fenêtre, la cour, et derrière la cour, la ville et toutes ses innombrables cachettes qui l’appellent constamment. En un instant la fenêtre est ouverte, la rambarde escaladée, et le cagibi de nouveau vide de toute présence.
Mais il est déjà très tard et c’est une ville semblerait-il tout à fait nouvelle qui s’offre aux yeux fascinés d’Herbert, habituellement bien au chaud dans son lit à cette heure-ci. Tous les objets sont devenus silhouettes, toutes les silhouettes se confondent. Le ciel est vide, il fait sa pause entre le coucher du soleil et l’arrivée des étoiles. La lumière se retire doucement. C’est tellement beau que pendant quelques secondes, Herbert n’a même pas eu envie d’aller regarder au fond de ce tuyau de plomberie, pourtant si propice à recéler quelques secrets, qui dépasse d’un immeuble en chantier, un peu plus loin dans la rue. Et ce silence… Il est si apaisant que quand soudainement, il entend des pas sur la route, Herbert court se cacher derrière une poubelle, car c’est sûr, dans ces conditions, le bruit ne peut rien apporter de bon. Les pas se rapprochent, et avec eux de grandes chaussures en cuir râpé, un long manteau poussiéreux qui traîne sur le sol, dans un murmure à peine perceptible, et un chapeau gigantesque qui ne laisse apparaître que le bout luisant d’un nez proéminent. Cet étrange énergumène, c’est l’Homme Qui Passe, Herbert en est certain. Il en a déjà entendu parler, mais ne l’a jamais vu. A vrai dire, personne ne l’a jamais vu.
L’Homme Qui Passe n’est ni bon, ni mauvais. Il traverse les villes et les campagnes sans se faire remarquer, le soir quand tout le monde est rentré, et le matin quand personne n’est levé. Cependant, si on est très attentif, on peut déceler quelques traces de son passage, car il aime faire quelques petits dérangements insignifiants. Hop, il fait déborder un caniveau. Hop, il déplace un caillou. Hop il fissure un carreau. Hop il raye légèrement une voiture, les bleues le plus souvent. Ca ne dérange personne, et c’est très amusant.
Il est justement en train de piquer quelques poils à un chat de gouttière partie faire sa ronde de nuit, quand Herbert a une idée. Pourquoi n‘y a t’il pas pensé avant ! C’est lui, c’est très probablement lui qui l’a volé. Pas de doute possible. C’est bien connu, l’Homme Qui Passe est un vrai détrousseur. Il chipe des tas de petits objets, le plus souvent abandonnés, dont personne ne se soucie plus. Mais là c’est différent. Il n’a pas du se rendre compte. Parce que ce qu’il a pris est très très précieux et très très important. Et Herbert est sur d’avoir cherché absolument partout. C’est décidé, il va aller lui parler et lui réclamer ce qui lui a été enlevé. Juste le temps d’inspirer un grand coup, et il bondit de derrière la poubelle, pour atterrir dans la rue à présent déserte. Saperlipopette, il s’en est fallu de peu. Mais qu’à cela ne tienne, il est près à attendre jusqu’au matin.
Pendant la nuit, adossé à un mur, Herbert ne ferme pas un seul œil, pas même une petite minute, juste comme ça. Non, il réfléchi à ce qu’il va lui dire, et comment il va lui expliquer la délicate situation dans laquelle il se trouve. Et puis tout d’un coup il est pris d’un doute affreux. Et si l’Homme Qui Passe ne voulait pas lui rendre son butin ? Il n’a pas d’épée, pas de batte de baseball et a laissé son pistolet à eau dans sa chambre, donc pas moyen de le menacer. Et puis, il faut bien l’avouer il a toujours été très mauvais en sport, et surtout il est très petit, plus petit même que son petit frère. C’est dire si le monde a perdu la tête. Il faut se rendre à l’évidence, l’expédition ne s’annonce pas favorable. A moins qu’il n’arrive à l’effrayer. Et quoi de plus effrayant qu’une imitation du grand méchant loup ? Tout le monde a peur du grand méchant loup, c’est comme ça depuis toujours et ça restera ainsi, même quand les loups et les hommes auront disparus. Pourquoi l’Homme Qui Passe dérogerait à la règle ? Pourquoi serait-il plus courageux que les autres ? Et puis Herbert sait très bien le faire, le loup, parce que c’était son rôle dans la pièce de l’école l’année dernière. Oui, c’est un très bon plan. Tout ce qui lui manque maintenant, c’est un déguisement convaincant.
Heureusement, on le sait, Herbert connaît tous les recoins de la ville, et chaque objet qui y est dissimulé. Et hier justement, il a vu dans l’arrière cour de son voisin un balai très étrange, extrêmement touffu et tout noir, qui doit probablement servir à nettoyer toutes sortes de tuyaux. Assurément cela fera une queue de loup des plus remarquables. Pour le museau, rien de plus facile. Un belle boîte de conserve vide récupérée derrière l’épicerie du quartier, agrémentée d’un solide élastique trouvé sur le rebord de la fenêtre du 68 rue du Maréchal Saint Félix, et sur laquelle Herbert s’applique consciencieusement à dessiner un museau et des crocs terrifiants, avec un feutre presque pas usé, ramassé dans la cour de l’école. Il ne lui manque plus que les oreilles, c’est le plus compliqué. Mais Herbert sait où les trouver. Comme chaque nuit, l’assemblée des chats de la ville se tient sur le toit du petit immeuble à la façade rose. Après une ascension quelque peu délicate, il arrive au sommet. Il se faufile parmi les félins, et après quelques négociations, un vieux matou complètement sourd accepte de lui prêter ses oreilles, dont il n’a plus vraiment l’utilité, contre la promesse d’un beau poisson frais le lendemain.
Le costume est fin près, ça tombe bien, le jour commence à peine à se lever. Herbert est retourné se cacher au même endroit. Il n’a pas peur, il est un loup vaillant, près à tout pour retrouver ce qu’on lui a pris. Il attend, impatient, très peu de temps cela dit, car les pas se font de nouveau entendre. L’Homme Qui Passe est de retour. Alors Herbert jaillit de sa cachette, et se plante devant lui. Il grogne, rugit, montre des dents, ses yeux lancent des éclairs. C’est un loup terrifiant.
L’Homme Qui Passe s’est arrêté. Il est grand, très grand, trop grand. Le loup en prend un coup dans son courage. Il ne grogne plus, ne rugit plus, ne montre plus des dents et ses yeux tremblent de peur. Alors l’Homme Qui Passe le regarde longuement, puis farfouille un petit moment dans les poches de son grand manteau et finalement tend son bras vers Herbert.
« Je crois que ceci t’appartient »
Doucement il dépose quelque chose dans la paume du petit loup tout abasourdi, puis reprend son chemin et fini par disparaître au détour d’un trottoir.
Herbert rentre chez lui. Plus besoin de fouiner maintenant.
L'esprit du héron - Rascasse
Il était une fois une jeune fille prénommée Chuntao qui vivait dans la province de Zhejiang. Tous les matins, comme la plupart des habitants, elle se rendait au travail. Elle quittait son appartement minuscule, puis son immeuble immense, descendait la rue et prenait le métro, et ensuite le tramway. Il la conduisait juste au bord de la ville, là où la végétation commençait à reprendre ses droits. Puis, chaque soir, à la nuit tombée, elle revenait chez elle de la même façon.
Un jour qu’elle attendait le tramway, adossée à un panneau publicitaire, Chuntao vit trois oiseaux se poser à côté d’elle. En les voyant de si près, elle sourit, émerveillée par leur beauté. Elle les observa sans bouger, de crainte de les effrayer. Le détail de leur plumage, leurs ailes délicates, leur tête vive et mobile, la douceur apparente de leur duvet, elle les regardait avec un plaisir évident. Qu’ils étaient beaux, ces petits êtres de la nature ! Elle se rappela avoir déjà tenu un oiseau dans ses mains. Il était si doux, si léger, si fragile…
Les oiseaux s’envolèrent. Le sourire de Chuntao s’effaça. Elle se replongea dans ses pensées quotidiennes, tout en regardant le ciel et les quelques arbres du parc voisin. Elle sourit à nouveau en voyant que les toutes jeunes feuilles s’étaient maintenant pleinement développées, captant la lumière du soleil avec appétit. Elle s’amusa de l’aspect d’un sapin qui portait une robe vert foncé constellée de pois d’un vert clair : un nouveau rameau d’aiguilles avait poussé au bout de chaque branche.
Le tramway arriva. Chuntao y monta mécaniquement comme le reste des travailleurs. Elle mit plus d’une heure à rejoindre la périphérie de son immense ville. Comme d’habitude, elle passa le trajet à observer les changements du paysage. Et comme d’habitude, elle travailla toute la journée et ne rentra qu’à la nuit tombée.
Le lendemain, lorsqu’elle attendait le tramway, les trois oiseaux de la veille vinrent à nouveau se poser près d’elle. Et cette fois, ils lui parlèrent.
- Jeune humaine, nous avons une question, dit le premier.
- Nous avons remarqué que dans ta chenille de métal, tu étais la seule à tourner ton regard vers nous pendant notre envol, dit le second.
- Alors tu nous souris, mais tu as l’air triste en même temps. Pourquoi ? demanda finalement le troisième.
Chuntao répondit :
- Je suis triste parce que je ne vois plus assez les oiseaux, les fleurs et les arbres.
- Mais, c’est ainsi pour les autres aussi, dit le premier.
- Ils ne regardent jamais vers le ciel, ne regardent jamais les feuilles des herbes, ne caressent jamais les pétales d’une fleur sauvage, dit le second.
- Mais ils ne s’en plaignent pas. Alors, pourquoi es-tu la seule à être triste ? demanda le troisième.
- Je suis née à la campagne. Tous les jours, je voyais la nature. Pour continuer l’école, à 11 ans, j’ai dû venir habiter en ville.
- Ne peux-tu pas rester auprès de la nature ? demanda le premier.
- Non, cela coûte trop cher. Et mes parents ne sont plus là pour m’aider. Vous ne pouvez pas comprendre, vous, les oiseaux.
- Oh, il y a beaucoup de choses que nous comprenons quand même. Nous vous observons, nous aussi, dit le second.
- Viens avec nous, dit le troisième. Nous voulons t’emmener quelque part.
- Mais, protesta Chuntao, je ne peux pas venir avec vous. Je dois aller travailler, si je veux pouvoir manger.
- Ne t’inquiète pas, dit le premier.
- Nous t’emmenons près de ta destination, dit le second.
- Nous allons plus vite en volant, dit le troisième.
Alors les oiseaux se posèrent sur Chuntao. Le premier sur son épaule gauche, le second sur le col de sa chemise, le troisième sur son épaule droite. Puis ils battirent des ailes, et Chuntao s’envola.
- Vous ne pouvez pas me faire voler ici, dit la jeune fille. Les gens vont nous voir.
- Nous ne serons pas vus, dirent-ils tous en chœur. Aucun de tes semblables ne regarde vers le ciel.
Ils survolèrent les immeubles, les routes et les transports, puis atteignirent la périphérie de la ville. La peur de Chuntao disparut lorsqu’elle put admirer les prairies couvertes de fleurs sauvages aux mille couleurs. Les trois oiseaux posèrent doucement la jeune fille auprès d’un étang.
- Cet endroit est magnifique, s’exclama-t-elle. Je ne le connaissais pas. Et vous avez raison, il est encore tôt et je vois d’ici mon entreprise. Je ne serai pas en retard.
- Installe-toi à ton aise, dit le premier oiseau.
- Assieds-toi à l’ombre du saule, dit le second.
- Enlève tes chaussures, dit le troisième.
- Enlever mes chaussures ? Mais…
Une voix l’interrompit. Elle provenait du milieu de l’étang.
- Autrefois, les humains marchaient pieds nus, lui dit un grand échassier au plumage blanc et noir.
Les yeux de Chuntao s’émerveillèrent en voyant le héron majestueux qui lui parlait. Celui-ci s’avança pas à pas vers elle.
- Le contact de tes pieds nus avec l’herbe fraîche n’est-il pas agréable ? Je suis prêt à parier que tu l’avais oublié.
- Oui, c’est vrai, dit Chuntao en rougissant. Qui êtes-vous ? Est-ce à vous que les oiseaux m’ont amenée ?
- Oui, c’est moi qui t’ai demandée. Je suis l’esprit du héron. Les humains connaissent notre existence mais ils l’ont oubliée. Pire encore, certains pensent qu’il s’agit d’une légende. Ils n’ont pas oublié qu’ils pouvaient parler aux animaux, mais bien souvent, ils ne s’adressent qu’à leur animal de compagnie, qui les ignore pour mieux contrôler leur maître.
Elle se rappela alors toutes les histoires contées par son grand-père. Quasiment toutes mentionnaient le sage esprit d’un animal, parfois même la force d’un végétal.
Le héron sortit de l’eau et vint près de la jeune fille. Puis il prit sa forme humaine, un jeune homme aux longs cheveux lisses et noirs, qui portait une tunique rappelant les époques passées.
- Chuntao, je t’ai déjà vue au Grand Parc. Contrairement aux autres de ton espèce, tu es toujours en train de remarquer les détails de chaque plante, de chaque animal et même du ciel. Je t’ai bien observée.
- Vraiment ? Je ne vous ai pas vu. J’aurais remarqué un beau héron.
- La plupart du temps, je n’étais pas sous ma forme animale. J’étais employé municipal aux espaces verts. La totalité de ces employés sont des esprits d’animaux, qui se cachent ainsi parmi les humains pour les observer. Sinon, qui d’autre que nous pourrait bien s’occuper des plantes en milieu urbain ?
« Partout dans la ville, nous ne remarquons pas plus d’une dizaine de personnes comme toi, qui remarquait les choses de la vie comme le faisait autrefois ton espèce.
- C’est vrai, dit Chuntao tristement. Peu de gens connaissent les noms et l’utilité des plantes qui nous entourent. Quand je parle aux gens des arbres en fleurs, des primevères et des pâquerettes, personne ne s’émerveille. Et quand je leur parle des abeilles, ils ont presque une grimace de dégoût à l’idée qu’elles pourraient les piquer ! Pourtant, quand j’étais petite, je les admirais butiner pendant des heures. J’aimerais tant pouvoir faire cela à nouveau. Au lieu de ça, je passe toute la journée enfermée dans un bureau gris, sans soleil, où la moindre parcelle verte est tondue sauvagement dès que pointe un brin d’herbe plus haut que l’autre.
Soudain, elle éternua. Elle porta un mouchoir à ses yeux pour essuyer les larmes qui commençaient à couler. Mais ce n’était pas de la tristesse. Ses yeux la démangeaient et devinrent peu à peu rouges. Puis, elle eut du mal à respirer.
- Oh non, dit-elle. Je ne pourrai jamais habiter à nouveau à la campagne. Je crois bien que j’ai le rhume des foins !
- Jeune fille, dit le héron. Ton corps s’est déshabitué du contact avec la nature et, avec la pollution de la ville, il s’est affaibli. Tu es devenue allergique à la nature pure, comme nombre d’humains.
Chuntao eut le regard le plus triste que les oiseaux n’avaient jamais observé jusqu’alors.
- Ne t’en fais pas, dit l’esprit du héron avec un sourire rassurant. Je peux réaliser ton rêve. Je peux te faire vivre dès maintenant au sein de la nature que tu aimes tant.
- Mais, ce n’est pas possible, vous voyez bien que je suis allergique. Et je suis obligée de rester en ville pour travailler. Si je ne travaille pas, je ne pourrai pas me nourrir ni me vêtir.
- Je t’assure que tes besoins seront comblés et que tu ne seras plus jamais malade. Viens, prends mes mains.
Elle le fit, et, peu à peu, il recula dans l’eau. Les pieds nus de Chuntao hésitèrent au contact de l’eau mais elle finit par s’y enfoncer. Au fur et à mesure de son avancée dans l’étang, elle se sentit de plus en plus à l’aise. Arrivé au centre, l’esprit du héron reprit sa forme animale. Il lui demanda alors de regarder l’eau.
La surface miroitée lui renvoya l’image d’un bel oiseau au long bec, à la tête teintée de rouge et au plumage blanc et noir. Chuntao avait été transformée en héron.
- Tu n’auras plus froid, dit l’esprit du héron, tu travailleras pour toi, tu auras parfois faim, mais avec tout ce que les humains jettent, cela n’arrivera pas souvent.
La jeune fille eut un instant, par réflexe, une pensée pour son travail qu’elle manquerait aujourd’hui. Mais cette pensée s’effaça très vite, de même que les sensations désagréables causées par son allergie.
- Tu es quand même plus heureuse ainsi, non ?
Et, comme d’habitude, elle regarda les oiseaux s’envoler, les fleurs se tourner vers le soleil, les arbres se balancer au gré du vent, et l’eau se mouvoir au passage des poissons. Enfin, en sentant la douce chaleur du soleil sécher son plumage, elle comprit qu’elle profitait pleinement de la vie, de chaque seconde et de chaque minute en compagnie de ce que la nature avait à offrir, sans gaspiller ces précieux instants à regarder l’heure passer dans son bureau ou en salle de réunion.
Il n’y avait plus de notion d’heure.
Chuntao fut déclarée personne disparue et inscrite au fichier correspondant. La police ne la retrouva jamais, parce que personne n’avait pensé à demander aux oiseaux qui voient tout, de même que personne n’avait remarqué le deuxième héron qui venait au Grand Parc côtoyer le premier.
Discussion
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alaroz le 22/10/2011 à 18h02
Oui, c'est beau de voir le livre presque en vrai.
Mais, histoire de jouer les rabats-joie, avant d'envoyer à l'imprimeur il faudrait vérifier qu'il ne reste pas de faute: en feuilletant en vitesse, je viens de voir dans le blues de la ville nouvelle: "Sa création en quelques semaines dans les années soixante-dix avaient poussé les enthousiastes [...]".
- Yerem le 23/10/2011 à 17h01
Pas d'inquiétude, il s'agit des textes dans leur version soumise au concours, avant correction :)
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tilivia le 21/10/2011 à 18h49
C'est génial, ça doit être un pur bonheur pour les uns et les autres de voir enfin leurs oeuvres associées!!! -
Yerem le 21/10/2011 à 18h48
On a ajouté toutes les illustrations dans le livre du projet. Avec la nouvelle maquette double page, qu'est-ce que vous en pensez ? :)- tilivia le 21/10/2011 à 18h51
Vous avez assuré les gars et les filles!!!
C'est un super ensemble varié et harmonieux, je suis sous le charme, clap, clap, clap!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Yerem le 21/10/2011 à 10h40
Encore quelques validations du document PDF et les contes partent en impression ! -
Eterna le 22/07/2011 à 01h13
Quel crève-cœur de devoir choisir parmi les illustrations, quand toutes méritent d'être sélectionnées !!! Je suis heureuse de ne pas être à la place du jury !
En tout cas, un grand bravo à tous pour ces œuvres hautes en couleur et en talent !- Yerem le 22/07/2011 à 11h52
Il y a quelque chose d'évidemment maso dans le fait de faire partie de ce jury :)
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-_- le 19/05/2011 à 01h05
AAAh il y a trop de lecture ! 40 participations, les 10 premières ça allait mais là..
J'attendrais le verdict (flemmard moi ? à peine )
Bon courage au Jury ( à part une qui n'a de toute façon plus que ça à faire ^__^ ) et bonne chance à tous les participants !- -_- le 21/05/2011 à 18h47
J'espère que ce sont bien des rêves et pas des cauchemars ^___^
Au fait, quel est la composition du jury ? Charlotte et toi y êtes, non ?
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-- le 15/05/2011 à 10h58
Le règlement n'est plus accessible... On est redirigé vers le "contenu". :/
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Illustrateur : Appel à illustrations, 2e session ! Sur le thème du concours "Contes du XXIe siècle", participez en soumettant une illustration pour l'un des 4 contes toujours en lice. Dessin traditionnel ou digital, en couleur ou en noir et blanc, avec …
Clôture : 22/08/2011 à 23h59
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Illustrateur : Appel à illustrations ! Sur le thème du concours "Contes du XXIe siècle", participez en soumettant une illustration pour l'un des 12 contes sélectionnés par le jury. Dessin traditionnel ou digital, en couleur ou en noir et blanc, avec ou …
Clôture : 18/07/2011 à 23h59
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Conteur : Écrivez un texte de 10 000 signes reprenant les codes du conte et dont l'histoire se déroule au 21e siècle. Les textes sélectionnés seront rassemblés au sein d'un recueil de contes illustrés ! Date limite : 23 mai 2011.
Clôture : 23/05/2011 à 23h59
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- Publié le 15 Mars 2011
- Mis à jour le 15 Mars 2011 à 09h54
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