17 Rue des Arts

"Eponyme", chapitre 1

« Unknown code - access denied ». Les lettres vertes luisaient doucement sur le fond noir de l’ordinateur. Accès refusé. Ce n’était pas encore le bon code. Nemo poussa un soupir, exerça une légère pression des deux pieds sur le sol pour éloigner un peu son fauteuil à roulettes de l’écran, et écrasa sa cigarette dans le cendrier débordant de mégots placé sur une tablette à sa droite. Juste à côté, un fond de thé vert de l’Himalaya finissait de refroidir au fond d’un mug frappé (mais pas trop fort) d’une tête de mort. Il en avala une gorgée et fit la grimace. Dégueulasse. Pourtant, il l’achetait à prix d’or. Le dealer qui le lui fournissait le faisait venir des champs d’Hernaggor, sur le versant nord de l’Himalaya, où une tribu de natifs, les sherpas Tôgass, le cultivait dans le plus grand secret depuis toute éternité. Séché sur place, il était chargé à dos de yack et descendait dans la vallée pour être ensuite transporté dans des camions à double fond jusqu’au port de Chittachitta-gong, aux bouches du Gange. Là, des contrebandiers chinois le conditionnaient en paquets de douze avant de l’embarquer sur des cargos en partance pour Hongkong. C’est là que se trouvait le laboratoire de traitement, dans les caves d’une maison de passe où l’on ne passait plus beaucoup, dans le quartier de Lan Kwai Fong, au numéro 7, première porte à gauche. Là, dans une atmosphère surchauffée, saturée d’humidité, des coolies en sueur découpaient soigneusement chaque feuille de thé en polygones irréguliers artistiquement dentelés, avant de les réunir symétriquement par paires compatibles, de les déposer soigneusement entre des plaques de rotin caniculaire qui leur imprimaient leur marque caractéristique en relief creux, de les tamiser au-dessus d’un tapis roulant électromagnétique qui séparait les éléments utilisables du rebut, pour les conduire jusque dans une cuve sous pression constante où ils étaient déshydratés et réduits en fine poudre. A l’issue de ce cheminement complexe, la poudre était flanquée directement à l’égout, et c’était de la tisane Bonheur du Soir achetée au supermarché du quartier que les trafiquants expédiaient aux quatre coins du monde, débarrassée de tout emballage ou marque d’identification. Ils la fourguaient à prix d’or à un réseau d’amateurs prêts à payer ce qu’on leur deman-dait pour le produit miracle. Le thé vert de l’Himalaya passait pour stimuler les terminaisons nerveuses, décupler les capacités intellectuelles, augmenter la résistance au sommeil, améliorer les performances sexuelles et sportives, et combattre les effets sur l’organisme des chansons de Lara Fabian, même à haute dose. Bref, le produit miracle. Mais vraiment dégueulasse. Ça faisait six jours que Nemo travaillait sur ce code. Six jours et presque autant de nuits. Quand un obstacle de ce genre se dressait sur sa route, il y consacrait tout son temps. Plus rien d’autre ne comptait. Il passait des heures devant ses écrans, martyrisant le clavier, faisant surchauffer les unités centrales de ses multiples ordinateurs. Nemo était connu comme un des hackers les plus doués de la planète informatique. Le virus IFUCKYOU, c’était lui. Un astucieux programme, envoyé comme une simple pièce jointe par e-mail, et qui transformait instantanément tout disque dur en machine à café. A cause de lui, les ordinateurs du Pentagone et de la C.I.A. avaient été pa-ralysés pendant des mois. Maigre consolation, les informaticiens engagés par le gouvernement avaient pu déguster gratuitement un excellent robusta brésilien pendant toute la durée des travaux de remise en état. C’est cette affaire qui avait fait connaître Nemo dans le monde entier. Son pseudo en tout cas ! Car bien sûr, nul ne connaissait son visage, ni son identité réelle. Même dans le petit cercle secret des hackers-crackers, on ne savait rien de lui, et nombre de légendes circulaient sur son compte. On lui attribuait (à tort ou à raison) la paternité de nombreux codes (de la route notamment), et son goût immodéré pour les biscuits apéritif, joint à sa naissance présumée en Seine-et-Marne l’avaient fait surnommer “le cracker de Melun”. Les polices du monde entier auraient donné cher pour mettre la main sur lui. Car les exploits de Nemo ne se limitaient pas à IFUCKYOU. Aucun système de cryptage de données ne semblait de taille à lui résister. La Chaise Manhattan Banque se souvenait encore de son passage dans ses comptes, passage à la suite duquel quelques-unes des plus grandes fortunes d’Amérique s’étaient retrouvées à la soupe populaire. C’était encore Nemo qui avait bloqué pendant soixante-douze heures l’accès au site Youpee ! le géant mondial de la vente de saloperies sur l’internet. Les deux millions sept cent cinquante mille visiteurs qui se trouvaient sur le site à ce moment-là y étaient restés bloqués pendant trois jours, et plusieurs milliers d’entre eux avaient dû être hospitalisés pour déshydratation aiguë et convulsions spasmodiques de la souris lorsque le cracker avait enfin consenti à débloquer l’accès. C’est aussi à Nemo qu’on devait le krach du NASDAQ à New York, lorsque les ordinateurs qui géraient les cours des valeurs de la nouvelle économie s’étaient mis à afficher sur les écrans de toutes les salles de marché du monde le texte intégral des œuvres complètes d’Hubert-Félix de Courbon-Busset, le maître du mysticisme néo-procédural moderne. Pendant un mois complet, les start-up les plus performantes du moment n’avaient pas valu plus cher qu’un paquet de nouilles. Bon. C’est encore Nemo qui avait dessiné un bonhomme au feutre rouge sur le papier peint de la salle à manger de ses parents. Mais là, il avait quatre ans et demi, et il y avait prescription. Cette fois cependant, Nemo s’attaquait à forte partie. Jamais dans toute sa carrière de pirate informatique, un code ne lui avait autant résisté. Toute la puissance de son installation était mobilisée. Sa plate-forme de décompression SGI à multiprocesseurs 700 MHz, son réseau de super calculateurs Firewire sous UNIX, sa batterie de moteurs de recherche dédiés envoyant leurs informations à la vitesse de 600 Gb/s jusqu’à une série de disques durs 36,4 Go Atlas V Ultra 160 à géométrie variable, son serveur magnéto-optique relié par streaming permanent à toute une armée de relais, terrestres et satellitaires, avec algorithme d’optimisation du routage des contenus, et même l’introuvable Space Invaders sur Sinclair ZX Spectrum 48 Ko. Et malgré cette colossale puissance de calcul sollicitée sans relâche depuis six jours et six nuits, Nemo se heurtait à un écueil. Impossible de percer ce fichu code d’accès. Un firewall comme il n’en avait jamais rencontré. Tous les programmes de génération aléatoire de passwords qu’il connaissait s’y cassaient les dents. Et même ceux qu’il ne connaissait pas. Mais Nemo était patient. Il avait assez de thé vert de l’Hi-malaya pour les six mois à venir. Et il ne sous-estimait jamais un adversaire. La Global Corporation était la multinationale la plus puissante du monde, et donc un adversaire à sa mesure.

"Eponyme", chapitre 2

Fort Lauderdale, sept heures du matin. La limousine sombre ralentit, dans un chuintement feutré (1), à la hauteur d’un soldat en uniforme, devant la barrière baissée. Actionnée électriquement, la vitre fumée et quasiment opaque du conducteur descend. Le chauffeur tend au soldat une carte d’identification plastifiée. Impossible de déchiffrer ce qui y est inscrit, nous sommes trop loin. Mais le garde, apparemment satisfait, le rend au conducteur, touche sa casquette des deux doigts joints, et la barrière rouge et blanche se lève. Avec un autre chuintement feutré (2), la limousine reprend sa route, remontant l’avenue rectiligne, bordée de barbelés, qui conduit à un imposant bâtiment, quelques centaines de mètres plus loin. Puis la voiture emprunte (à un taux raisonnable) une rampe inclinée, s’engage dans un sous-sol de béton froid et inhospitalier, et finit par stopper, au niveau moins trois, parmi d’autres limousines étrangement semblables. Le chauffeur descend, contourne le véhicule, et va ouvrir la portière arrière droite. Le passager descend, repose sur la banquette de cuir soufflé le Financial Times qu’il feuilletait, et s’éloigne à grands pas dans un tunnel sombre. L’oeil soucieux, le sourcil froncé bas, un pli amer au coin de la bouche et un chewing-gum coincé sous la semelle, il marche un moment, le bruit de ses pas éveillant un écho sourd dans l’obscurité (3). Et puis une paroi vitrée mais à peine translucide interrompt son parcours. Seule l’empreinte d’une main se détache sur sa surface, surmontée d’un écran digital portant ces mots : « Identification tactile ». L’homme superpose exactement sa main à l’empreinte. Un bourdonnement se fait entendre et l’écran affiche : « Identification correcte — Accès autorisé ». Puis la paroi vitrée se lève, et le visiteur pénètre dans ce qui ressemble à l’habitacle d’un ascenseur. Face à lui, un clavier et un autre écran indiquant : « Introduisez votre carte — Composez votre code ». Quelques secondes plus tard, dans un clignotement lumineux, la cabine se met en mouvement avant de s’immobiliser après une dizaine de secondes. Ignorant l’affichage digital qui lui demande « Voulez-vous un ticket : oui/non », l’homme quitte l’habitacle et pénètre dans un couloir dont les cloisons semblent dégager une lueur blanche éblouissante. A l’extrémité de ce couloir, une autre porte, blanche et lisse elle aussi, simplement équipée d’un sorte de visée binoculaire, à hauteur d’homme. Le visiteur y appuie son front, et la reconnaissance optique se met en route. Une fois son iris identifié et comparé à ceux de la banque de données, l’accès est autorisé. La porte s’efface automatiquement, et l’homme s’introduit dans la salle de téléportation, un local circulaire dépourvu de tout mobilier, à l’exception d’un pupitre de commande, d’un mini-bar réfrigéré, d’un buffet Henri II d’époque gallo-romaine, d’un canapé-lit convertible et d’une armoire métallique à tiroirs blindés. L’homme compose un code à sept chiffres sur le clavier du pupitre, se place sous une coupole vitrée au centre de la pièce, et est aussitôt enveloppé d’un cylindre de lumière irisée, tandis qu’un sifflement modulé se fait entendre. Quelques secondes plus tard, il a disparu. Mais fort heureusement pour la cohérence de ce récit (4), il se rematérialise un peu (ou beaucoup) plus loin, de la même manière. Allons bon. Et reprend son chemin, le long d’une passerelle métallique éclairée à intervalles réguliers par des spots lumineux trouant l’obscurité glauque. Puis il descend quelques marches, pousse la poignée d’une porte, et se retrouve dans la rue. Il est sept heures trente et la circulation est dense en cette période de départs pour le bureau. Sur le trottoir d’en face, clignote l’enseigne au néon de Chuck’s, le bistrot où le Colonel va prendre son petit déjeuner chaque matin que Dieu fait, c’est-à-dire chaque matin. Étonnant personnage que ce colonel Casimir Dupont de Lalma ! A peine rescapé de la terrible explosion nucléaire qui avait détruit son sous-marin dans les égouts de Romorantin (5), il s’était exilé vers les États-Unis, où il avait fondé ce qui devait devenir le premier consortium mondial dans le domaine de l’Universalité : la Global Corporation. Douze millions de salariés à la surface de la planète, des antennes dans cent cinquante États différents, y compris au Vatican, des représentants dans les conseils d’administration des plus grandes multinationales, des actions cotées sur tous les marchés financiers, des intérêts dans toutes les banques, une femme dans chaque port, la Global Corp. tenait de la pieuvre par son côté tentaculaire, du loup par son appétit, du chacal par son absence de scrupules, et du pissenlit par ses racines. Sa richesse n’avait d’égale que sa discrétion. Car si le Colonel avait fait de la Global un outil prodigieusement affûté, capable de rivaliser avec les plus grandes puissances du monde civilisé, nul ne savait vraiment ce qu’il fabriquait au juste, ce qu’il vendait, ni à quel prix. (1) Le chuintement feutré, autrefois denrée rare, est aujourd’hui relativement facile à dénicher. Parfois doublé de satin, on le trouve souvent par paire. 19,90 € dans le catalogue de la Reboute. (NdA) (2) Je vous avais dit qu’ils allaient souvent par paire… (3) L’image est certes bien tournée, mais si l’écho est sourd, je ne vois pas comment un quelconque bruit de pas pourrait le réveiller… (NdT) (4) La quoi ? (5) voir “Kridjoie dans l’Amazure”, chez Lulu
  • "Éponyme" le nouveau roman du même nom, par Walter Proof.

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    • Publié le 04 Septembre 2010
    • Mis à jour le 04 Septembre 2010 à 12h50
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