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"Eponyme", chapitre 1
« Unknown code - access denied ». Les lettres vertes luisaient doucement sur le fond noir de l’ordinateur. Accès refusé. Ce n’était pas encore le bon code. Nemo poussa un soupir, exerça une légère pression des deux pieds sur le sol pour éloigner un peu son fauteuil à roulettes de l’écran, et écrasa sa cigarette dans le cendrier débordant de mégots placé sur une tablette à sa droite. Juste à côté, un fond de thé vert de l’Himalaya finissait de refroidir au fond d’un mug frappé (mais pas trop fort) d’une tête de mort. Il en avala une gorgée et fit la grimace. Dégueulasse. Pourtant, il l’achetait à prix d’or. Le dealer qui le lui fournissait le faisait venir des champs d’Hernaggor, sur le versant nord de l’Himalaya, où une tribu de natifs, les sherpas Tôgass, le cultivait dans le plus grand secret depuis toute éternité. Séché sur place, il était chargé à dos de yack et descendait dans la vallée pour être ensuite transporté dans des camions à double fond jusqu’au port de Chittachitta-gong, aux bouches du Gange. Là, des contrebandiers chinois le conditionnaient en paquets de douze avant de l’embarquer sur des cargos en partance pour Hongkong. C’est là que se trouvait le laboratoire de traitement, dans les caves d’une maison de passe où l’on ne passait plus beaucoup, dans le quartier de Lan Kwai Fong, au numéro 7, première porte à gauche. Là, dans une atmosphère surchauffée, saturée d’humidité, des coolies en sueur découpaient soigneusement chaque feuille de thé en polygones irréguliers artistiquement dentelés, avant de les réunir symétriquement par paires compatibles, de les déposer soigneusement entre des plaques de rotin caniculaire qui leur imprimaient leur marque caractéristique en relief creux, de les tamiser au-dessus d’un tapis roulant électromagnétique qui séparait les éléments utilisables du rebut, pour les conduire jusque dans une cuve sous pression constante où ils étaient déshydratés et réduits en fine poudre. A l’issue de ce cheminement complexe, la poudre était flanquée directement à l’égout, et c’était de la tisane Bonheur du Soir achetée au supermarché du quartier que les trafiquants expédiaient aux quatre coins du monde, débarrassée de tout emballage ou marque d’identification. Ils la fourguaient à prix d’or à un réseau d’amateurs prêts à payer ce qu’on leur deman-dait pour le produit miracle. Le thé vert de l’Himalaya passait pour stimuler les terminaisons nerveuses, décupler les capacités intellectuelles, augmenter la résistance au sommeil, améliorer les performances sexuelles et sportives, et combattre les effets sur l’organisme des chansons de Lara Fabian, même à haute dose. Bref, le produit miracle. Mais vraiment dégueulasse. Ça faisait six jours que Nemo travaillait sur ce code. Six jours et presque autant de nuits. Quand un obstacle de ce genre se dressait sur sa route, il y consacrait tout son temps. Plus rien d’autre ne comptait. Il passait des heures devant ses écrans, martyrisant le clavier, faisant surchauffer les unités centrales de ses multiples ordinateurs. Nemo était connu comme un des hackers les plus doués de la planète informatique. Le virus IFUCKYOU, c’était lui. Un astucieux programme, envoyé comme une simple pièce jointe par e-mail, et qui transformait instantanément tout disque dur en machine à café. A cause de lui, les ordinateurs du Pentagone et de la C.I.A. avaient été pa-ralysés pendant des mois. Maigre consolation, les informaticiens engagés par le gouvernement avaient pu déguster gratuitement un excellent robusta brésilien pendant toute la durée des travaux de remise en état. C’est cette affaire qui avait fait connaître Nemo dans le monde entier. Son pseudo en tout cas ! Car bien sûr, nul ne connaissait son visage, ni son identité réelle. Même dans le petit cercle secret des hackers-crackers, on ne savait rien de lui, et nombre de légendes circulaient sur son compte. On lui attribuait (à tort ou à raison) la paternité de nombreux codes (de la route notamment), et son goût immodéré pour les biscuits apéritif, joint à sa naissance présumée en Seine-et-Marne l’avaient fait surnommer “le cracker de Melun”. Les polices du monde entier auraient donné cher pour mettre la main sur lui. Car les exploits de Nemo ne se limitaient pas à IFUCKYOU. Aucun système de cryptage de données ne semblait de taille à lui résister. La Chaise Manhattan Banque se souvenait encore de son passage dans ses comptes, passage à la suite duquel quelques-unes des plus grandes fortunes d’Amérique s’étaient retrouvées à la soupe populaire. C’était encore Nemo qui avait bloqué pendant soixante-douze heures l’accès au site Youpee ! le géant mondial de la vente de saloperies sur l’internet. Les deux millions sept cent cinquante mille visiteurs qui se trouvaient sur le site à ce moment-là y étaient restés bloqués pendant trois jours, et plusieurs milliers d’entre eux avaient dû être hospitalisés pour déshydratation aiguë et convulsions spasmodiques de la souris lorsque le cracker avait enfin consenti à débloquer l’accès. C’est aussi à Nemo qu’on devait le krach du NASDAQ à New York, lorsque les ordinateurs qui géraient les cours des valeurs de la nouvelle économie s’étaient mis à afficher sur les écrans de toutes les salles de marché du monde le texte intégral des œuvres complètes d’Hubert-Félix de Courbon-Busset, le maître du mysticisme néo-procédural moderne. Pendant un mois complet, les start-up les plus performantes du moment n’avaient pas valu plus cher qu’un paquet de nouilles. Bon. C’est encore Nemo qui avait dessiné un bonhomme au feutre rouge sur le papier peint de la salle à manger de ses parents. Mais là, il avait quatre ans et demi, et il y avait prescription. Cette fois cependant, Nemo s’attaquait à forte partie. Jamais dans toute sa carrière de pirate informatique, un code ne lui avait autant résisté. Toute la puissance de son installation était mobilisée. Sa plate-forme de décompression SGI à multiprocesseurs 700 MHz, son réseau de super calculateurs Firewire sous UNIX, sa batterie de moteurs de recherche dédiés envoyant leurs informations à la vitesse de 600 Gb/s jusqu’à une série de disques durs 36,4 Go Atlas V Ultra 160 à géométrie variable, son serveur magnéto-optique relié par streaming permanent à toute une armée de relais, terrestres et satellitaires, avec algorithme d’optimisation du routage des contenus, et même l’introuvable Space Invaders sur Sinclair ZX Spectrum 48 Ko. Et malgré cette colossale puissance de calcul sollicitée sans relâche depuis six jours et six nuits, Nemo se heurtait à un écueil. Impossible de percer ce fichu code d’accès. Un firewall comme il n’en avait jamais rencontré. Tous les programmes de génération aléatoire de passwords qu’il connaissait s’y cassaient les dents. Et même ceux qu’il ne connaissait pas. Mais Nemo était patient. Il avait assez de thé vert de l’Hi-malaya pour les six mois à venir. Et il ne sous-estimait jamais un adversaire. La Global Corporation était la multinationale la plus puissante du monde, et donc un adversaire à sa mesure."Eponyme", chapitre 2
Fort Lauderdale, sept heures du matin. La limousine sombre ralentit, dans un chuintement feutré (1), à la hauteur d’un soldat en uniforme, devant la barrière baissée. Actionnée électriquement, la vitre fumée et quasiment opaque du conducteur descend. Le chauffeur tend au soldat une carte d’identification plastifiée. Impossible de déchiffrer ce qui y est inscrit, nous sommes trop loin. Mais le garde, apparemment satisfait, le rend au conducteur, touche sa casquette des deux doigts joints, et la barrière rouge et blanche se lève. Avec un autre chuintement feutré (2), la limousine reprend sa route, remontant l’avenue rectiligne, bordée de barbelés, qui conduit à un imposant bâtiment, quelques centaines de mètres plus loin. Puis la voiture emprunte (à un taux raisonnable) une rampe inclinée, s’engage dans un sous-sol de béton froid et inhospitalier, et finit par stopper, au niveau moins trois, parmi d’autres limousines étrangement semblables. Le chauffeur descend, contourne le véhicule, et va ouvrir la portière arrière droite. Le passager descend, repose sur la banquette de cuir soufflé le Financial Times qu’il feuilletait, et s’éloigne à grands pas dans un tunnel sombre. L’oeil soucieux, le sourcil froncé bas, un pli amer au coin de la bouche et un chewing-gum coincé sous la semelle, il marche un moment, le bruit de ses pas éveillant un écho sourd dans l’obscurité (3). Et puis une paroi vitrée mais à peine translucide interrompt son parcours. Seule l’empreinte d’une main se détache sur sa surface, surmontée d’un écran digital portant ces mots : « Identification tactile ». L’homme superpose exactement sa main à l’empreinte. Un bourdonnement se fait entendre et l’écran affiche : « Identification correcte — Accès autorisé ». Puis la paroi vitrée se lève, et le visiteur pénètre dans ce qui ressemble à l’habitacle d’un ascenseur. Face à lui, un clavier et un autre écran indiquant : « Introduisez votre carte — Composez votre code ». Quelques secondes plus tard, dans un clignotement lumineux, la cabine se met en mouvement avant de s’immobiliser après une dizaine de secondes. Ignorant l’affichage digital qui lui demande « Voulez-vous un ticket : oui/non », l’homme quitte l’habitacle et pénètre dans un couloir dont les cloisons semblent dégager une lueur blanche éblouissante. A l’extrémité de ce couloir, une autre porte, blanche et lisse elle aussi, simplement équipée d’un sorte de visée binoculaire, à hauteur d’homme. Le visiteur y appuie son front, et la reconnaissance optique se met en route. Une fois son iris identifié et comparé à ceux de la banque de données, l’accès est autorisé. La porte s’efface automatiquement, et l’homme s’introduit dans la salle de téléportation, un local circulaire dépourvu de tout mobilier, à l’exception d’un pupitre de commande, d’un mini-bar réfrigéré, d’un buffet Henri II d’époque gallo-romaine, d’un canapé-lit convertible et d’une armoire métallique à tiroirs blindés. L’homme compose un code à sept chiffres sur le clavier du pupitre, se place sous une coupole vitrée au centre de la pièce, et est aussitôt enveloppé d’un cylindre de lumière irisée, tandis qu’un sifflement modulé se fait entendre. Quelques secondes plus tard, il a disparu. Mais fort heureusement pour la cohérence de ce récit (4), il se rematérialise un peu (ou beaucoup) plus loin, de la même manière. Allons bon. Et reprend son chemin, le long d’une passerelle métallique éclairée à intervalles réguliers par des spots lumineux trouant l’obscurité glauque. Puis il descend quelques marches, pousse la poignée d’une porte, et se retrouve dans la rue. Il est sept heures trente et la circulation est dense en cette période de départs pour le bureau. Sur le trottoir d’en face, clignote l’enseigne au néon de Chuck’s, le bistrot où le Colonel va prendre son petit déjeuner chaque matin que Dieu fait, c’est-à-dire chaque matin. Étonnant personnage que ce colonel Casimir Dupont de Lalma ! A peine rescapé de la terrible explosion nucléaire qui avait détruit son sous-marin dans les égouts de Romorantin (5), il s’était exilé vers les États-Unis, où il avait fondé ce qui devait devenir le premier consortium mondial dans le domaine de l’Universalité : la Global Corporation. Douze millions de salariés à la surface de la planète, des antennes dans cent cinquante États différents, y compris au Vatican, des représentants dans les conseils d’administration des plus grandes multinationales, des actions cotées sur tous les marchés financiers, des intérêts dans toutes les banques, une femme dans chaque port, la Global Corp. tenait de la pieuvre par son côté tentaculaire, du loup par son appétit, du chacal par son absence de scrupules, et du pissenlit par ses racines. Sa richesse n’avait d’égale que sa discrétion. Car si le Colonel avait fait de la Global un outil prodigieusement affûté, capable de rivaliser avec les plus grandes puissances du monde civilisé, nul ne savait vraiment ce qu’il fabriquait au juste, ce qu’il vendait, ni à quel prix. (1) Le chuintement feutré, autrefois denrée rare, est aujourd’hui relativement facile à dénicher. Parfois doublé de satin, on le trouve souvent par paire. 19,90 € dans le catalogue de la Reboute. (NdA) (2) Je vous avais dit qu’ils allaient souvent par paire… (3) L’image est certes bien tournée, mais si l’écho est sourd, je ne vois pas comment un quelconque bruit de pas pourrait le réveiller… (NdT) (4) La quoi ? (5) voir “Kridjoie dans l’Amazure”, chez Lulu"Eponyme", chapitre 3
« Ouf, ça y est ! Ne reste plus qu’à le mettre en ligne ! » Jimmy Carlton soupira, tapa un dernier pomme-S, repoussa d’une chiquenaude son chapeau vers l’arrière de sa tête et appuya son dos moulu de courbatures contre le dossier rem-bourré de son fauteuil ergonomique à suspension hydraulique. Soi-disant capable d’assurer un confort optimal pour tout tra-vail prolongé sur écran. Ben voyons. Jimmy venait de terminer un éreintant article de la série “J’ai testé pour vous…” une des rubriques le plus populaires du site web pour lequel il travaillait : L’Illisible™. Un webzine très renommé, noté quatre sur cinq par le magazine “Netsurfing”, deux millions de pages lues chaque jour. Jimmy Carlton venait de tester pour lui “l’incompatibilité structurale de l’être, en sept jours et sans prendre de poids”. Une tâche exténuante à laquelle il avait consacré au moins deux heures par jour, sans compter les pauses. Mais cette fois, ça y était: l’article était terminé. Jimmy lança le logiciel FTP de téléchargement, qui en quelques secondes envoya ses pages sur le site de L’Illisible™. Mission accomplie. Ne restait plus qu’à attendre le chèque. Et à se payer une petite partie d’un jeu quelconque en réseau, histoire de se changer les idées. Sur gameprout.com, ce n’étaient pas les occasions de se distraire qui manquaient. Sauf que dans l’immédiat, la connexion prenait du temps pour s’établir. Pourtant, son G5, c’était plutôt de la bombe, bébé. En général, il avait à peine le temps de taper les trois w que la liste des jeux disponibles s’affichait déjà. Pour un peu, il aurait déjà gagné avant même d’avoir cliqué sur start game. Mais là, va savoir pourquoi, ça se traînait lamentablement. Agacé, Jimmy se leva, laissant la machine à ses réflexions pour aller ouvrir la porte du frigo. Bigre. Ça tenait plus là-dedans du désert de Gobi (fraîcheur en plus) que du réfrigérateur moyen. Saisissant entre trois doigts une canette de Pepperschmint-Julep Sugarfree énergétique au bifidus à matrice active, Jimmy pivota sur lui-même, balança un coup de latte pour refermer la porte sur ce spectacle d’épouvante, et retourna à son bureau. Allons bon. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Ça ne ressemblait pas du tout à l’interface habituelle de gameprout.com. Dans la fenêtre de dialogue, en vert sur fond noir, ces simples mots : « enter your login » Bon. Après tout, pourquoi pas ? Le site avait peut-être subi une mise à jour, même si ce look était quand même pour le moins spartiate. Jimmy tapa son pseudo habituel zizipanpan, dont il n’avait jamais changé depuis l’époque du 3615 Oulla. Ah, folle jeunesse ! Tiens donc. Mais qu’est-ce que c’était que ça ? En lieu et place de l’écran d’accueil familier, s’affichait une série de signes cabalistiques autant que mystérieux, défilant ligne après ligne sous les yeux ébahis de notre web-reporter. Mais qu’est-ce que tout ça signifiait ? Qu’est-ce qui déconnait dans cette machine ? On aurait dit… mais quoi exactement ? un code ? un message crypté ? Son instinct en éveil, Jimmy décida de faire une sauvegarde de tout ce fatras. Fouillant dans son tiroir, il finit par dénicher une cartouche amovible de 250 Mo, la glissa dans le lecteur de son unité centrale, et effectua une copie. Arno serait peut-être intéressé. Un fondu de cryptage comme lui ne resterait pas insensible à un tel défi. Dans la foulée, Jimmy réalisa aussi une sortie imprimante, au cas où. Bien lui en prit. Car à peine la dernière feuille crachée par la machine, l’ordinateur coula une bielle et s’arrêta net dans un hoquet déchirant, écran figé. Il en serait quitte pour une consultation chez le docteur Morton."Eponyme", chapitre 4
« Vous en êtes sûr ? demanda le Colonel. — Absolument, mon Colonel, répondit le Chef du Service Informatique. L’intrusion ne fait malheureusement aucun doute… — Mais comment est-ce possible ? Vous m’aviez certifié que le système était totalement impénétrable! » Le Chef du Service Informatique déglutit péniblement. « Nos spécialistes sont au travail, affirma-t-il. Ils cherchent à comprendre comment les pare-feu ont pu être franchis. — Et par qui ! — Ce sera l’étape suivante, mon Colonel. — Non. L’étape suivante, ce sera la porte, si vous n’obtenez pas de résultat satisfaisant d’ici quarante-huit heures. — Quarante-huit heures ? Mais… — Quarante-huit heures, pas une de plus ! Mettez tout votre personnel sur le coup. Et trouvez-moi le salopard qui a fait ça ! Ce sera sa tête, ou la vôtre. » Tous les matins, à l’heure où le Colonel avalait un café noir et deux doonuts, accoudé au comptoir de formica de Chuck’s, Nemo consultait son courrier électronique. Comme de coutume, sa boîte était spammée à mort, et malgré les divers filtres qu’il avait mis en place, il lui fallait toujours plusieurs minutes pour faire un premier tri. Outre les listes de diffusion ultra-confidentielles des réseaux de hackers avec lesquels il était en relation, Nemo était aussi abonné à un certain nombre de newsletters plus généralistes. Les grands quotidiens nationaux, les sites commerciaux les plus fréquentés, et quelques webzines un peu plus “pointus”, comme L’Illisible™, qu’il appréciait particulièrement pour son ton décalé, son esprit d’à-propos et la finesse de ses analyses. Totalement imbitable, mais c’est ce qui faisait son charme. C’est donc par la newsletter de L’Illisible™ que Nemo commença son tour d’horizon. « La révolution est en marche », promettait l’éditorial du jour, annonçant des révélations fracassantes sur certaines pratiques à la limite de la légalité, dans le fonctionnement de la bio-diversité végétative à tendance protéiforme. L’éditorialiste ne pouvait en dire plus, pour des raisons de sécurité, mais laissait entendre qu’il n’en pensait pas moins. Dans un coin de la cervelle de Nemo (au fond à gauche après l’ascenseur), un signal d’alarme retentit. Ça ressemblait à la Lettre à Élise, mais en plus disco. Nemo connaissait ce signal. A chaque fois qu’il se déclenchait, ça voulait dire que ça allait chier. Mais pourquoi donc ? Pourquoi cet article en apparence anodin faisait-il naître dans les synapses les plus reculés de son bulbe rachidien les vibrations hétérogènes d’une irrémédiable perturbation neuronale ? D’un agile copier-coller, il transféra l’article en question dans son éditeur de texte préféré, et l’examina attentivement. « La révolution est en marche. De notre envoyé spécial ailleurs. Il est plus que temps d’en convenir : l’essentiel n’est plus le principal, et depuis fort longtemps déjà. A force de remettre sur le métier notre ouvrage, nous avons perdu de vue que la raison motivatrice ultime qui nous incite à raisonner de la sorte n’est plus qu’un épiphénomène remarquablement détaché de tout contexte. Il eût été fort dommageable à l’esprit fondateur de la plupart des civilisations, humaines ou non, que nos actions les plus arbitraires nous revinssent en pleine gueule, telles un boomerang métaphysique mal astiqué ! Mais peut-être est-il trop tard… » Pris d’une soudaine inspiration, Nemo entreprit de soumettre le texte à diverses techniques de chiffrage, élaborées par ses propres soins au fil des années, et dont il avait maintes fois testé l’efficacité. Quelques clics plus tard, il obtint ce résultat. « « 2*1 révolu+ion W-x+ W-n :ùarchW-. DW- w!+rW- W-nvoyé xpécial aillW-urx. Il W-x+ plux quW- +W-:ù px d’W-n convW-nir: l’W-xxW-n+iW-l n’W-x+ plux lW- principal, W-+ dW-for+ long+W-:ùpx déjà. A forcW- dW- rW-: &u grave; W-++rW- xur lW- :ùé+iW-r w!+rW- %=vragW-, n%=x avonx pW-rdu dW- vuW- quW- 2*1 raixon :ùo+iva+ricW- ul+i:W- qui n%=x inci+W- à raixonnW-r dW- 2*1 xor+W- n’W-x+ plux qu’un é piphéènW- rW-:ù ar quablW-:ù W-n &ea-cute; +aché dW- +%=+ con+W-x+W-.IlW -û +é +é for+ do:ù:ù agW -ablW-à l’W-xpri+ fonda+ W-ur dW- 2*1 plupar+ dW-x civilixa+ionx, hu:ù ainW -x %= w!n, quW- w!x ac +ionx lW-x plux arbi+rairW-x n%=x rW-vinxxW-n+ W-n plW-inW- guW -ulW-+W-llW-x un boo:ùW-rang :ù +aphyx iquW- :ù al ax+ iqu é! :ùaix pW-u+-ê+rW- W-x+-il +rop +ard... » » Et la lumière jaillit alors dans son cerveau embrumé par les vapeurs du thé vert de l’Himalaya. C’était plus que clair, c’était limpide ! En retournant les consonnes par paires, en éclaircis-sant vectoriellement les voyelles, et en factorisant le produit obtenu, pondéré par la somme des carrés des chiffres résultant du comptage des espaces insécables (en hexadécimal), on obtenait le résultat suivant : « εt ωεrdε pφur cεΓuι ψuι lε Γιr@ » Abasourdi, bouche bée, oreilles pendantes, Nemo ne pou-vait déscotcher son regard du message inscrit sur l’écran. Il le savait, ça ne pouvait vouloir dire qu’une chose : celui qui avait publié ce texte dans L’Illisible™ avait réussi à percer le code d’accès de la Global Corporation. Au bout de quelques longues minutes d’apathie, Nemo se secoua, et revint dans son serveur de courrier pour rechercher la signature de l’auteur de l’article. Elle était là, sagement inscrite à la fin du texte : jcarlton@lillisible.com"Eponyme", chapitre 5
« Jimmy Carlton ! »Le Chef du Service Informatique de la Global Corporation semblait surexcité.
« Jimmy Carlton ? répéta machinalement le Colonel. Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Le pirate, Monsieur. L’auteur de l’intrusion dans notre base de données.
— Vous en êtes sûr ? Et qui est ce Carlton ?
— Un journaliste, Monsieur. Un web-reporter d’un site internet.
— Vous avez des renseignements sur lui ?
— Tout à fait, Monsieur. D’abord, Jimmy Carlton n’est qu’un pseudonyme. Son vrai nom est Alcibiade Lanturlu. trente-cinq ans. Né à Saint-Troverti dans la Niaise. Études au petit séminaire de Boeuf-les-Bains, puis deux années de Droit à la faculté de Ceylan. Service national dans le régiment des majorettes du Cardinal de Rohan. Diplômé du Donald Duck Institute of Technology. Trois ans d’apprentissage à la boucherie chevaline de Blesmutti-Labbiscuti, au Tibet. Web-reporter depuis deux ans et demi à L’Illisible™, un site relativement hermétique, mais politiquement neutre. Signe : langouste, ascendant mayonnaise. Signe particulier : grand collectionneur d’embrouilles.
— Et ça ne fait que commencer », commenta sobrement le Colonel.
Lorsque Colibacille poussa la porte matelassée du bureau du Colonel, au quatre-vingt quinzième et dernier étage de l’immeuble de verre poli et d’acier fumé (1) de la Global Corporation, elle n’avait qu’une vague idée de ce qui lui valait l’honneur d’une telle convocation. C’est ce qui faisait le charme de son métier. Dans la dernière édition du “Who’s What, Why & When ?”, la bible des spécialistes indexée sur la plupart des moteurs de recherche du net, la notice qui lui était consacrée était des plus brèves, encore qu’impressionnante.
« Espérandieu, Colibacille. Née le… Fille unique et adoptive de Sir John Sinclair, MBE, et Lady Pénélope Tartiflette, MBK. Diplômée de Yale, Heidelberg, Cambridge et Palavas-les-Flots. Ingénieur en mécanique quantique des quantiques, titulaire d’une chaire de physique compensatoire par intérim à l’université de Princeton, consultante permanente à l’ONU pour la météo des plages, épistémologiste de renom, première femme à avoir marché sur la lune (du pied gauche ça porte bonheur) et à avoir atteint le sommet de l’Albertrock par la face nord sans oxygène (sept mille huit cent seize mètres - ondes moyennes), détentrice du record du tour du monde en pédalo, sans escale et à l’envers par dessus le marché, prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre, Oscar du meilleur rôle féminin et Palmes d’or au Festival de Pêche Sous-marine de Cannes la même année. Auteur de sept symphonies (en ut exclusivement), dix-neuf concertos (en août de préférence), et d’une centaine de chansons (en an-glais la plupart du temps). Parle dix-sept langues et dialectes, y compris le patois berrichon. Maîtrise des arts martiaux suivants : Kung-Fu, Tae-Kwondo, Aïkido, Brouette malgache. Sans profession. »
En poussant donc la porte etc. etc. Colibacille pouvait donc s’attendre à tout, et elle ne fut pas déçue.
« Asseyez-vous », fit le Colonel, plongé dans ses dossiers. Sa haute silhouette légèrement voûtée se découpait artistiquement en contre-jour devant la vaste baie vitrée, à travers laquelle on découvrait le magnifique panorama de la rade de Sydney, étincelante sous le soleil.
« Je suis à vous tout de suite » ajouta-t-il en complétant d’une main nerveuse la grille de mots fléchés que lui avait soumis ce matin même le Chef du Service Informatique.
Derrière lui, les cargos de plaisance traversaient paresseusement la baie, et les trolleybus brinquebalaient, apportant leur lot quotidien de touristes vers le magnifique et toujours futuriste bâtiment de l’Opéra. Colibacille, nullement troublée par la somptuosité du paysage, se laissa tomber dans un vaste fauteuil de cuir de vache sacrée du Bouthan (2), croisant négligemment ses jambes gainées de cuir noir (un petit pantalon pas cher du tout de chez Zinedine Allayau qu’elle s’était offert la veille). Sa somptueuse crinière rousse sagement nattée lançait des reflets sauvages aux rayons du soleil naissant, qui les rattrapait comme il pouvait.
« Bien ! » Le Colonel referma prestement le dossier de carton bouilli (ou rôti selon les jours) qui contenait le courrier en cours, et dévisagea son interlocutrice, son regard perçant se frayant un chemin jusqu’aux tréfonds de son âme, et se heurtant finalement à un mur. De plein fouet.
« Mademoiselle Espérandieu, fit-il calmement (et il n’y avait effectivement aucune raison de s’énerver) vous m’avez été chaudement recommandée par ma concierge.
— Je vous demande pardon ? interloqua Colibacille.
— Oui. John Williams McConcierge, le patron de la Federal Trust Investment Bank. Un de mes bons amis. Nous nous rencontrons au moins une fois par semaine pour une partie de belote coinchée. Il a eu recours à vos services lors de la célèbre affaire du “ rossignol dévergondé”… (3)
— Je vois », répondit Colibacille, qui voyait en effet.
L’enquête avait duré plus de six mois et l’avait conduite des montagnes du SiKiang aux pyramides du Macho Picto, à la recherche d’une mystérieuse statuette d’oiseau d’une valeur de vingt millions de livres sterling hayden, que le milliardaire voulait absolument voir figurer dans sa prestigieuse collection d’objets d’Art pré-colombo (4).
Après avoir risqué sa vie à plusieurs reprises, elle avait fini par mettre la main sur le précieux trophée que le terrible Tarass Globi-Boulba convoitait aussi, à l’issue d’un combat sans merci ni y a pas de quoi contre le géant mongol, combat qu’elle avait remporté de haute lutte: 6/4, 7/5 et 7/5. (5)
Colibacille se pencha en avant, ce qui mit en valeur son buste d’acier sous le poncho de laine d’astrakan qu’elle portait d’ordinaire pour ses rendez-vous d’affaire.
« Colonel, si j’accepte de m’occuper de ce cas, il me faudra absolument en connaître tous les tenants et aboutissants, sans la moindre exception. Je demande carte blanche du début à la fin. J’ai besoin aussi d’un crédit illimité pour subvenir à tous mes besoins : transports, armes, vêtements, produits de beauté. Je veux un Powerbook Platinium 8 GHz avec connexion à haut-débit sur l’Internet. Un coupé Mazerati seize soupapes en “v” dont huit en “w”. Un laissez-passer pour toutes les ambassades des pays membres du traité de Tombouctou (6). Trois passeports en cours de validité (des vrais faux) sous trois identités différentes. Et une inscription permanente au Club Mickey.
— Pas de problème pour l’essentiel. Pour le Club Mickey, ça risque d’être un peu plus difficile.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Bon bon, nous verrons.
— C’est tout vu, Colonel. Ce n’est pas moi qui suis venue vous chercher. »
Les deux partenaires se mesurèrent du regard. Le Colonel trouva un mètre soixante dix-neuf et s’inclina, vaincu.
« C’est bon, vous aurez ce que vous voulez. Voici le dossier de l’affaire.»(7)
Colibacille se leva, s’empara du dossier et conclut : « Merci. Je l’examine et je vous donne ma réponse sous huitaine. »
Puis elle tourna les talons et quitta la pièce, laissant Casimir Dupont de Lalma plongé dans ses pensées, dont certaines plutôt profondes.
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(1) A moins que ce ne soit le contraire, bien sûr…
(2) “Bouthan sur l’ensemble de la France”, aurait dit le regretté Albert Simon…
(3) voir “L’affaire du Rossignol Dévergondé” par Bianca Zagger, chez qui vous voulez.
(4) voir “L’affaire de la mystérieuse statuette d’oiseau” par Peter Folke, chez mes parents.
(5) voir “L’affaire du combat sans merci ni y a pas de quoi” par Annick Noé, chez les Helvètes.
(6) voir “L’affaire du traité de Tombouctou” par Hergé, à paraître.
(7) voir “Le Dossier de l’Affaire”, dans le dernier tiroir en bas à gauche.
"Eponyme", chapitre 6
Ça faisait dix jours maintenant qu’Arno Future n’avait pas vu son ami Jimmy, et ça commençait à lui paraître bizarre. Ses mails restaient sans réponse, et personne à la rédaction de L’Illisible™ ne semblait avoir eu de ses nouvelles récemment. D’ordinaire, il ne se passait guère de semaine sans que le journaliste ne contactât son ami pour lui demander un renseignement, un service informatique, ou lui taper cent keuss. Et cela depuis toute éternité. Arno connaissait déjà Jimmy à l’époque où celui-ci s’appelait encore Alcibiade, bien avant qu’il ne décidât de renoncer à son patronyme, jugé par trop trivial, pour se lancer dans l’excitante voie du journalisme d’investigation sous un pseudonyme qu’il estimait plus moder-ne. Arno Future lui, s’était toujours appelé ainsi. Son père Vincent, batteur dans un groupe de rock cyber-trash-punk, The Sex-Guns, avait rencontré sa mère lors d’une tournée d’été mémorable qu’il avait par la suite totalement oubliée, tout comme il avait oublié celle qui devait devenir la mère de son enfant. Vincent Future n’avait aucune mémoire, à la différence de son fils Arno, dont on disait qu’il était né avec un disque dur dans la tête. Ce qui était très commode, car ça lui permettait de se connecter n’importe où. Arno était capable de vous répéter mot pour mot une conversation que vous aviez eue avec lui dix ans auparavant, de réciter par cœur tous les livres qu’il avait lus depuis qu’il était en âge de lire, que ce soit les œuvres complètes d’Heidegger ou celles de Chantal Goya. Sa mémoire semblait sans fin, et elle l’était effectivement, mais au prix d’une discipline rigoureuse. Arno devait reconstruire le bureau de son cerveau chaque matin, et le défragmenter tous les mois pour le conserver au mieux de sa forme. C’est ce qu’il venait de faire le matin même, et il était en train de prendre son petit déjeuner, beurrant distraitement une disquette de trois pouces et demi tout en réfléchissant à la disparition de son ami Jimmy. En fait, la dernière fois qu’il l’avait vu, c’était lorsqu’il lui avait rendu le texte, décrypté, contenu dans les fichiers de la Global Corporation, piratés par erreur. C’était typique d’Alcibiade, ça ! Pirater accidentellement le site le plus protégé de toute la planète informatique ! Un site sur lequel les crackers les plus performants s’étaient cassé les dents ! Tout ça pour en faire quoi ? Un article à la gomme dans son cyber-canard de merde… Alors qu’il aurait pu en négocier une fortune ! Il y avait des tas de gens dans le monde prêts à payer le prix fort pour se procurer ces fichiers. Ces fichiers aujourd’hui en la seule possession d’Alcibiade Lanturlu, dit Jimmy Carlton… et de lui-même, Arno Future, bien évidemment. Car même si la cartouche magnéto-optique qu’il lui avait confiée était verrouillée, et protégée contre toute copie, rien n’aurait pu empêcher Arno d’en mémoriser instantanément toutes les données sur son disque dur interne personnel, bien à l’abri sous le capot de sa boîte crânienne… Arno Future ne put retenir un léger gloussement de satisfaction en insérant sa dernière disquette beurrée dans son lecteur buccal. Puis il passa dans la salle de bains, prit une douche de spray anti électrostatique, se sécha à la peau de chamois en sifflotant une mélodie binaire. Un coup de bombe à air comprimé sur les dents, et il s’installa devant ses écrans, connectant par ondes radio son disque dur interne sur l’ensemble de la chaîne numérique de son atelier. Une longue journée de travail l’attendait. Power : on."Eponyme", chapitre 7
Colibacille s’éveilla en sursaut. Elle s’était assoupie par inadvertance et s’était replongée malgré elle dans ce rêve récurrent sur le sens de la vie qui ne quittait pas son subconscient depuis sa petite enfance. Le soleil était maintenant presque au zénith et la jeune fille attira à elle l’ombre du parasol jaune d’or, près du transat où elle s’était endormie. Le circuit de régénération de l’eau de la piscine produisait un clapotis doux et rassurant. Colibacille rajusta les fines bretelles du soutien-gorge de son mini-maillot de bain noir en polyamide structural, et saisit le dossier cartonné à lanière de tissu posé sur le guéridon de métal, près d’un verre embué à demi rempli d’un exotique mélange aux couleurs irisées dans lequel des glaçons ovoïdes finissaient de fondre, tels des icebergs miniatures lassés d’attendre un hypothétique Titanic nain dans les eaux opalescentes d’un lagon tropical pas plus grand qu’un verre à cocktail. Un mélange que seul Fidel son fidèle majordome savait concocter. D’un doigt humide, Colibacille tournait lentement les pages du dossier, découvrant un à un les éléments recueillis et rassemblés par les services du Colonel. La biographie complète de Jimmy Carlton, les circonstances qui lui avaient permis de pénétrer dans les fichiers secrets de Global Corp. Son emploi du temps précis les derniers jours précédent sa disparition. Ses habitudes, relations professionnelles et amicales. Ses préférences culinaires et sexuelles. Son arbre généalogique remontant jusqu’aux Croisades. Ses relevés de salaire et d’impôts, ses quittances de loyer et d’électricité des quinze dernières années. Tout sur Alcibiade Lanturlu donc, mais rien sur la Global Corporation et la nature des fichiers piratés… Colibacille se pencha sur le côté pour saisir le verre à cocktail sur la table ronde et dans le mouvement, le dossier ouvert en équilibre instable sur ses cuisses dorées glissa. Les feuillets s’éparpillèrent sur les tomettes qui carrelaient le pour-tour de la piscine. Avec un soupir agacé, la jeune fille dut se lever pour les rassembler. Elle fit quelques pas, la plante de ses pieds menus laissant des empreintes humides sur le dallage ocre, lorsque son attention fut soudain attirée par une photo qu’elle n’avait pas remarquée tout à l’heure en feuilletant le dossier. Le cliché, que le vent tiède agitait faiblement contre l’acier chromé de l’échelle du grand bain, représentait un visage qui lui était familier. Intriguée, elle s’approcha encore, écartant nerveusement les boucles rousses que l’alizé taquin rabattait sur son visage, les yeux rivés sur l’image en noir et blanc qui semblait lui parler du plus lointain de ses souvenirs. S’agenouillant lentement, elle s’apprêtait à saisir la photo lorsqu’une rafale capricieuse la fit voler hors de sa portée. Le rectangle de papier se posa à la surface de la piscine, s’imbiba lentement d’eau et commença à couler. Colibacille restait immobile, agenouillée près du bassin, interdite . Ce visage, elle en était sûre maintenant, c’était le sien. A l’âge de sept ans."Eponyme", chapitre 8
Colibacille n’avait que sept ans lorsqu’elle comprit le sens de la vie. Son imagination ne l’avait jamais trompée jusqu’ici, et à vrai dire, elle pensait sincèrement que ça n’arriverait jamais. Imaginer avait toujours été sa défense, sa parade aux désagréments de la vie en société. Colibacille n’était pas naïve, elle savait parfaitement faire la différence entre le rêve et la réalité, alors que les autres, quoi qu’on en pense, étaient beaucoup moins doués qu’elle pour ce genre d’exercice. D’où sa facilité à les manipuler par le biais de l’imagination. Colibacille comprit le sens de la vie assez brutalement, alors qu’elle se trouvait en vacances à Chavignolle dans la modeste propriété de ses parents. Elle se promenait, insoucieuse et distraite, dans un champ de bananes fraîchement moissonné, son chien Bilou sur les talons. Elle l’avait ainsi baptisé (Bilou) un jour qu’enrhumée, elle devait garder la chambre, et lisait quelqu’album de bande dessinée. Bref, trottinant bêtement dans la vaste pâture bananière, Colibacille ne vit pas l’immonde bête blottie sous une grosse pierre plate. Un crotale. Sournois, imprévisible, redoutable, mortifère, le crotale de Chavignolle est classé par Buffon parmi les espèces les plus dangereuses au monde. Et s’il y en a un qui s’y connaît en bestioles, c’est bien Buffon. (1) Heureusement, le brave Bilou veillait. Se ruant sur le fauve, il éclata en aboiements féroces et nourris entièrement aux croquettes maison, sautant sur place tout en traçant des cercles concentriques et hélicoïdaux autour de sa proie, selon la techni-que immémoriale des chiens sauvages pygmées d’Australie, dont il était peut-être le très lointain descendant. Allez savoir. Le crotale, méfiant, lové sur lui-même, ne pipait mot, se contentant de darder sa langue bifide et noueuse hors de son puant gosier, comme le font d’ordinaire ces sales bêtes. Coliba-cille, terrorisée, jouait nerveusement avec la détente de son Colt sept soixante-cinq. Que faire ? Tirer illico sur la satanique créature, au risque de blesser le fidèle Bilou ? Appeler à l’aide, malgré la faible ca-pacité de ses pauvres petits poumons anémiés à force de longues nuits d’études ? Ou bien vomir tout de suite ? Colibacille ne le saurait jamais. C’était toujours à cet instant qu’elle se réveillait. ---------- (1) Buffon : naturaliste du début du XVIIe siècle (1707-1788). Célèbre pour son “Histoire naturelle”, dans laquelle il décrit tout un tas de bestioles bizarres. Laissera à la postérité l’expression “Eh ! M’sieur Buffon ! Zyva !”"Eponyme", chapitre 9
« Les lunettes de ma grand-mère. Jules s’ennuyait bien. Il ne savait que faire… » Depuis des heures, Nemo déchiffrait des pages et des pages de texte sans aucun intérêt. Déprimant. Le thé vert de l’Himalaya, même à haute dose, ne l’aidait plus à trouver ça drôle. Décidément, il n’y avait pas grand-chose à tirer des œuvres complètes de Jimmy Carlton. Nemo n’avait pas eu le moindre mal à accéder au disque dur du journaliste, sur lequel était stocké l’ensemble de ses articles, publiés sur L’Illisible™ ou dans d’autres revues, papier ou électroniques. Un fatras de billevesées et coquecigrues, de la copie au mètre, pas de quoi revendiquer le prix Albert Londres… Rien en tout cas qui laissât présager les fulgurances de son dernier article : “La Révolution est en marche”. Une preuve de plus qu’il n’avait pu rédiger ce texte-là à partir de sa documentation habituelle. C’était clair : Carlton avait eu accès aux bases de données de la Global. Mais comment diable avait-il fait ? Nemo avait bien essayé de le lui demander, tout simplement. Mais voilà. Depuis une quinzaine de jours maintenant, Jimmy Carlton était introuvable. Son téléphone était constamment sur répondeur, son mobile sur messagerie, les mails restaient sans réponse. Aucune activité apparente non plus sur son ordinateur : les identificateurs d’impulsion que Nemo avait placés sur sa connexion réseau ne détectaient aucun mouvement, aucune activité. Le pirate, dérogeant à ses habitudes, avait même tenté une approche, physique, des lieux que fréquentait d’ordinaire le reporter. Son appartement, le quartier général de L’Illisible™, la boulangerie du quartier, la salle de jeux en réseau où il avait ses habitudes, même la piscine munici-pale où il ne mettait jamais les pieds : personne ne l’avait vu en ces lieux depuis deux semaines au moins. Alors Nemo continuait à éplucher les dossiers du disque dur, les soumettant à divers filtres dans l’espoir de découvrir un indice quelconque, susceptible de l’aider à comprendre ce qui avait bien pu se passer. Mais pour l’instant, il fallait bien le dire, il pédalait nettement dans la choucroute. ---------------------------- « Et dix de der ! » Le géant américain abattit sa dernière carte sur le tapis de feutre frappé aux armes du Café de la Marine. Puis il se renversa contre le dossier de sa chaise, faisant craquer le bois, passa les pouces sous ses larges bretelles aux couleurs du drapeau étoilé et tira une puissante bouffée de son cigare, créant un nuage d’une ampleur et d’une opacité suffisantes pour donner à ses partenaires une idée précise du cancer du poumon qui les menaçait. « Et voilà, une de plus pour nous ! » lança-t-il en saisissant le carnet et le crayon posés à portée de main pour faire les comptes. Toto Laricco Junior toussa, se leva et alla ouvrir, avec difficulté, le hublot le plus proche. Un peu d’air frais ne serait pas malvenu. « John, lança le Colonel, vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’une telle chance au jeu ne peut que susciter des doutes quant au respect manifesté par Madame votre épouse vis-à-vis des liens matrimoniaux qui vous unissent… — Avec le contrat de mariage en béton que cette garce a signé en m’épousant, maugréa McConcierge, elle a tout intérêt à se tenir à carreau le plus longtemps possible ! Mais je ne me fais pas d’illusions. Tant qu’elle ne s’affiche pas publiquement, elle fait ce qu’elle veut… — Belle femme, tout de même, murmura Laricco en se servant un autre bourbon au bar d’acajou qui occupait la cloison du fond. — Au prix que ça me coûte, elle peut l’être… ricana l’américain. On en refait une ? » Le Colonel consulta sa montre Tohiba à quartz réticulé. « Sans moi, messieurs, il va falloir que j’y aille. — Allez Casimir, y a pas le feu au lac ! Encore une petite ! La Global ne va pas s’écrouler en votre absence… — J’ai une réunion importante dans une heure. » L’homme au visage en lame de couteau suisse assis près du Colonel se permit un gloussement amusé. « Des soucis, Colonel ? J’ai entendu dire que les pirates in-formatiques s’en donnaient à cœur joie en ce moment… » Dupont de Lalma se tourna lentement vers son interlocuteur, un mince rictus déformant de façon à peine perceptible la commissure gauche de sa lèvre supérieure, exercice délicat dans lequel il était passé maître. « C’est en effet un bruit qui court, mon cher Gallineo, articula-t-il d’un ton glacial. Et on prétend aussi que c’est celui qui le dit qui l’y est. » Gallineo Gallinea pâlit, et le sourire s’effaça instantanément de son visage. Il avait clairement perçu la menace dans la voix du Colonel. Chacun dans le monde des affaires connaissait l’étendue des pouvoirs du pédégé de la Global Corp. On ne plaisantait pas avec un tel homme sans prendre de sérieux risques. Gallineo Gallinea avait beau être le roi du blanc de volaille en conserve pour toute l’Asie du sud-est, il savait s’incliner quand il le fallait. « Scusi, Colonel, fit-il en baissant la tête. Je n’ai pas voulu vous offenser… — J’en suis persuadé, cher ami, murmura le Colonel, j’en suis bien persuadé… n’en parlons plus ! Maintenant, messieurs, veuillez m’excuser, mais on m’attend. — Alors, à la semaine prochaine ? lança l’américain. — Sans doute, mon cher John. Sans le moindre doute…» Et le Colonel Dupont de Lalma quitta la cabine pour s’engager dans la coursive extérieure. Gallinea poussa un soupir de soulagement. « Décidément, expliqua-t-il, ce type me glace les sangs ; pas vous, McConcierge ? » Le rouquin hocha la tête, et ralluma son cigare, qui s’était éteint au cours de l’altercation. « Vous savez, je le connais depuis pas mal d’années le bougre… A l’époque, il n’avait pas encore fondé la Global, ni moi la Federal Trust. On s’est rencontré lors d’un stage de pizzaiolo à Saint-Petersbourg. C’était avant la guerre. » Il ricana brièvement. « Nous n’étions pas vraiment doués pour ce genre de sport, mais ça ne l’a pas empêché de sortir major du concours en fin de stage. Et puis il est encore monté en grade. Il était champion universitaire de kara-hockey, vous savez, et il ne cachait pas ses ambitions, ça non ! Des idées, il en avait à revendre. D’ailleurs, il en revendait pas mal. C’est sans doute comme ça qu’il a construit sa fortune. Du moins je l’imagine… « Nous nous sommes perdus de vue. Quand nous nous sommes retrouvés vingt ans plus tard, lors d’une réception chez l’ambassadeur du Sultanat Nafout à New York, il était PDG de la Global. Mais nul ne peut dire (1) comment il en est arrivé là… » Toto Laricco sortit de son silence. Après une petite toux sè-che, il hasarda : « Et cette histoire de piratage informatique, il y a du vrai là-dedans ? — Bien malin qui pourrait le dire ! rigola John Williams McConcierge. Une rumeur prétend en effet qu’un petit futé aurait brisé le code d’accès de l’une des bases de données de la Global Corporation. Vrai ou faux ? ça, je n’en sais strictement rien. Mais il suffirait que ça s’ébruite pour que le titre de la compagnie plonge sur le Nasdaq. Et si la Global Corp. s’effondre, je ne donne pas cher de l’ensemble du marché de la new economy. Vous voyez mes amis, que nul n’a intérêt à faire circuler ce bruit… » Un ange passa dans la cabine du somptueux voilier du milliardaire américain, mais fut si écœuré par tout ce luxe tapa-geur qu’il s’enfuit à tire-d’aile par le premier hublot. « A moins… remarqua Toto Laricco, à moins qu’un malveillant ne le fasse après avoir pris toutes les précautions nécessaires… » McConcierge lui jeta un regard acéré, qui faillit bien lui perforer l’œil gauche. « On ne sort jamais indemne d’un krach boursier, Laricco, vous devriez le savoir… — Sauf si on prend toutes les précautions… » chantonna le sicilien. Les trois hommes se regardèrent, indécis. C’est Gallineo qui le premier se mit à glousser. Laricco suivit, de son rire de crécelle, et enfin l’américain s’esclaffa à son tour. Trois des hommes les plus riches du monde étaient là, autour de cette table de jeu dans la cabine d’un luxueux trois-mâts fier comme un blaireau hissez haut, riant comme des baleines en rut à la saison des prunes vertes. Riront bien qui dort dîne, comme disait l’un des proverbes préférés du Colonel. ---- (1) Pas même l’auteur..."Eponyme", chapitre 10
Colibacille Espérandieu était un fille sacrément bien foutue, et elle le savait. Ses gros orteils notamment dénotaient dans leurs proportions une indéniable ascendance aristocratique. Seule l’épouse du Pharaon Apoplect III, Geneviève, en possédait d’aussi parfaits, si l’on en croit en tout cas les descriptions laissées par les scribes de la VIIe dynastie. Mais ce n’était toutefois pas ce qu’on remarquait de prime abord chez elle. Le galbe de ses rotules et le velouté de ses creux poplités étaient tout aussi exceptionnels, mais ce n’était pas non plus ce qui frappait le regard des observateurs, même attentifs. Le modelé de son mont de Vénus n’aurait pu se comparer qu’à celui des collines mythiques promises aux martyrs des temps anciens. Mais seuls quelques rares élus avaient pu le constater autrement que par ouï-dire. De même, peu nombreux étaient ceux qui avaient eu le privilège d’apprécier la douceur de son ombilic ou la suavité des deux fossettes surrénales qui ponctuaient douillettement une courbe dorsale digne du ciseau de Rodin. Spectaculaire aussi l’ensemble de son système capillaire, dont la couleur rouge en éblouissait plus d’un, couleur qui n’était pas moins impressionnante que son incommensurable longueur. Nattée ou libre, l’extrémité de sa chevelure flirtait volontiers avec les fossettes susmentionnées, et on la comprend. Et que dire des deux miraculeuses éminences soyeuses et satinées qui la précédaient en tout lieu, avec leurs deux pointes en figure de proue, framboises sauvages orgueilleusement tendues vers les confins d’un univers de plaisirs sans cesse renouvelés ? Comme la pluie du matin aux lèvres du voyageur assoiffé, les seins de Colibacille étaient une promesse permanente, un mirage inaccessible pour l’égaré du désert, un tourment éternel pour tout artiste un tant soit peu perfectionniste, Sisyphe du pinceau, Tantale du burin. Que dire d’autre, sinon que c’était cela bien sûr, qui accaparait immédiatement l’attention de tout mâle hétérosexuel à peu près régulièrement équipé qui avait la chance de croiser le chemin de cette rare et délicate créature… La deuxième chose qu’on remarquait, c’étaient les pistolets mitrailleurs de ses yeux turquoise, qui vous donnaient instantanément envie de gagner l’abri antiatomique le plus proche, ce qui n’était pas toujours aisé, par les temps qui courent. Tout ça pour vous faire comprendre que la pitchoune était sauvagement bien roulée, façon papier maïs, entièrement à la main, et que nombreux étaient les volontaires pour le coup de langue final. Mais Colibacille était avare de son tabac, et celui qui l’allumerait pour de bon n’était pas encore né. « Somptueuse créature que voilà ! » Arno Future n’en finissait pas d’admirer la plastique parfaite de la belle héroïne. Une telle perfection était-elle possible hors du monde de l’image de synthèse ? Cela lui paraissait difficilement concevable. Pourtant, c’était bien la photo d’une personne réelle qu’il avait récupérée dans un des dossiers confidentiels de la Global Corporation. La photo en pied (et quel pied…) d’une dénommée Colibacille Espérandieu, dont la fiche signalétique correspondait apparemment à un individu existant dans cette dimension spatio-temporelle, même si les mensurations jointes semblaient relever pour leur part de l’univers du fantasme absolu. Cette photo, Arno l’avait dupliquée, recopiée, traitée avec les logiciels les plus sophistiqués dont il disposait. Il en avait même créé quelques-uns spécialement pour l’occasion. Il avait ainsi obtenu une représentation 3D hyperréaliste de la jeune femme, une figurine aux algorithmes parfaits. Là, sur son écran cent soixante-six pouces à plasma, Colibacille semblait plus réelle que la réalité elle-même. En milliards de couleurs, elle s’animait au gré des impulsions mentales envoyées par Arno au logiciel de visualisation 3D virtuelle qui recomposait entièrement l’image, à chaque centième de seconde. Le démiurge ne se lassait pas de contempler cette miraculeuse apparition, de la faire pivoter pour l’admirer sous tous les angles. Sur l’écran géant, la définition de trente-deux mille sur vingt-quatre mille pixels mettait magnifiquement en valeur le grain de cette peau intolérablement soyeuse, la carte d’accélération 3D Hendrix Voodoo Chile, d’une vélocité inégalée à ce jour, peinait presque à restituer le relief mouvant et les ombres créées par les courbes de ce corps de déesse. La carte mère d’Arno en fumait presque, et ses barrettes de mémoire vive étaient parcourues de frissons incontrôlés chaque fois que le regard bleu incandescent de la créature plongeait dans ses propres yeux. Il devait baisser les paupières pour préserver l’intégrité des tubes CCD de ses pauvres rétines sur-chauffées. Pour la première fois de sa vie, Arno Future était amoureux. Mais Colibacille n’en avait cure. A des milliers de kilomètres de là, elle fendait l’azur à bord d’un jet privé à super turbo réacteurs micro cellulaires intégrés, ce qui explique qu’elle volait très vite."Eponyme", chapitre 11
« Et moi je dis que c’est intolérable ! Je n’ai pas dépensé tout cet argent pour nous doter d’un système informatique plus percé qu’un gruyère de Hollande ! » Le Colonel était dans une colère telle que ses repères gastronomico-géographiques en étaient tout perturbés. « Après l’affaire Carson ou je ne sais qui, vous m’aviez garanti que toute nouvelle intrusion était totalement impossible, que nos meilleurs spécialistes allaient s’atteler à renforcer les sécurités ! Et pourtant, ça continue ! On entre dans nos fichiers comme dans un moulin ! » Le Chef du Service Informatique rentrait la tête dans son nœud papillon, laissant passer l’orage. « C’est toute la crédibilité de la Compagnie qui est en jeu, et je ne laisserai pas la Global se faire torpiller par l’incompétence d’un quelconque gougnafier ! Vous me comprenez bien ? » Anselme Gougnafier (car c’était lui) avala péniblement sa salive et réussit à articuler : « Parfaitement, Monsieur. Ça ne se reproduira pas, Mon-sieur. — Pas en votre présence en tout cas. Vous êtes viré. — Mais Monsieur… — Vous êtes viré ! Passez au service du personnel en sortant d’ici. Laissez la clé de votre bureau sous le paillasson. Je ne veux plus vous voir dans cette maison ! » Anselme Gougnafier baissa la tête et sortit à reculons et sur la pointe des pieds (ce qui témoignait d’une longue pratique de la veulerie) du bureau colonélien. Casimir Dupont de Lalma respira un bon coup, et se retourna vers la grande baie vitrée, cherchant l’apaisement dans la contemplation du paysage grandiose qui s’étendait à ses pieds, quatre-vingt quinze étages plus bas. Le soleil se levait derrière l’Aime Payeur Stète Buldingue. Les mouettes tournoyaient autour de la flamme figée de la Statue de la Liberté. Le spectacle apaisait toujours l’âme tour-mentée du maître de la Global Corporation. Sept heures cinquante sonnèrent précautionneusement à sa montre Faustocoppi à balancier rotatif. Dans dix minutes, il recevrait le candidat au poste de Chef du Service Informatique qui lui avait fait parvenir par mail un CV impressionnant. Un nommé Arno Future. « Asseyez-vous, jeune homme, je suis à vous dans un ins-tant. » Arno s’approcha prudemment du vaste fauteuil en cuir de vache sacrée du Bouthan et s’assit tout au bord. Son scanner sensoriel y avait tout de suite détecté des molécules appartenant de toute évidence à l’enveloppe corporelle de son idéal féminin. Pas de doute, il tenait la bonne piste. Le Colonel referma le dossier où il conservait scrupuleusement les grilles de mots fléchés concoctés par ses divers et successifs Chefs de Service Informatique, au fil des années. « Alors comme ça, dit-il en dévisageant son vis-à-vis, vous pensez être qualifié pour prendre la direction du Service Informatique de la plus puissante multinationale du monde ? — Oui. » Le Colonel regarda le garçon encore plus attentivement et demanda : « Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? — Qualifié je suis, répondit simplement Arno. — Ah. Il est vrai que vos connaissances dans ce domaine sont assez impressionnantes. Master of electronic technology à l’Internet School Academy de Montréal, un doctorat en sciences informatiques option réseaux, une certification pour vingt-huit langages de programmation, une spécialisation C++ SO4-- à l’université de Séoul… plutôt pas mal tout ça… Mais en matière d’expérience professionnelle, je ne vois pas grand-chose… — Pour mon compte propre toujours j’ai travaillé, répondit le jeune homme qui s’était formé à la langue parlée de ses contemporains grâce à l’ouvrage “Correctement apprenez à parler en 128 leçons“(1) . — Ah oui, bien sûr. Et pourquoi donc éprouvez-vous aujourd’hui le besoin de travailler pour quelqu’un d’autre ? — Peut-être par défi. Dans la vie souvent un moment vient où on éprouve le besoin de dépasser ses besoins. » Un ange passa, aux ailes chargées de goudron. Puis le Colonel poussa un soupir, suffisamment fort pour le déplacer de deux bons mètres. « Et que pensez-vous pouvoir apporter à la compagnie ? — Ne te demande pas, a dit le Sage, ce qu’à la compagnie tu peux apporter, mais ce qu’à toi la compagnie peut apporter. Ou ne peut pas, bien sûr… » C’était bien ainsi que le Colonel avait toujours envisagé les affaires, et la réponse le conforta dans son inclination première. L’étrange jeune homme il allait engager. ----- (1) par Maître Jean-Gabriel Yoda, aux éditions “Guerres de l’Étoile”"Eponyme", chapitre 12
Il était plus de midi lorsque Colibacille sortit du hall climatisé de l’aéroport international de Xalmigondis, et le soleil de plomb s’abattit immédiatement sur ses épaules sans même se rendre compte de la chance qu’il avait. La jeune fille régla sur max l’intensité de ses lunettes profilées à filtre solaire anti radicaux libres, ajusta son sac à dos en position demi-course, et se mit en quête d’un taxi.
La capitale du Pabouthan était renommée pour le caractère pittoresque de ces moyens de transport, des Lada de récupération customisées dont certaines approchaient sans mollir les soixante-quinze à l’heure (en route libre et dans les descentes), ainsi que pour ses vaches sacrées, ainsi appelées parce qu’elles étaient sacrément difficiles à attraper. Mais une fois capturées, elles étaient exportées au Bouthan voisin, où des maîtres-tanneurs assermentés (et assez remontés) en façonnaient la peau d’artistique manière dans des temples-ateliers interdits aux non-initiés. Le cuir était ensuite revendu à prix d’or dans le monde entier, pour être transformé en revêtement de fauteuils, en souliers de marque (disponibles seulement dans certaines boutiques de luxe sous le nom de Roll’& Duma’s) ou en croquignolades diverses pour amateurs extravertis (1).
Colibacille avisa donc un de ces véhicules (un taxi, pas une vache) en maraude, et se planta au beau milieu de la rue pour le héler. C’était le seul moyen de le faire arrêter, elle l’avait lu dans le Bide du Groutard (2).
Le conducteur pila sur place, grâce aux deux trous judicieusement pratiqués dans le plancher pour y passer les pieds.
« Vagougnous agougnallagougnez agougnoù ? » déclara-t-il dans son idiome national.
Colibacille avait eu le temps d’apprendre quelques rudi-ments de pabousthanais dans l’avion, grâce à un CD-Rom d’apprentissage (3). Elle répondit aussitôt.
« Jagougne vagougnais agougnau magougnusagougnéum d’agougnhistagougnoire nagougntuagougnaragougnelle. »
Devant cette prouesse linguistique, un éclair de complicité s’alluma dans l’œil du chauffeur (il était borgne), et comme il s’était allumé au vert, il démarra aussitôt, laissant la pauvre Colibacille sur le bord de la chaussée.
« Pas de bol Paul, se dit-elle avec son sens habituel de la formule, il va falloir que j’y aille à pinces. »
Elle tira aussitôt son Powerbook Platinium de son sac à dos, brancha les panneaux solaires, et se connecta par ondes radio sur le site de l’International Geographic. Là, elle téléchargea le plan en 3D de Xalmigondis, et entreprit de vérifier où elle se trouvait. Ce n’était pas bien compliqué: grâce à un réseau de satellites GPS, une flèche jaune, accompagnée des mots vous êtes ici, lui indiquait sa position en permanence.
Quant au muséum d’histoire naturelle, destination qu’elle cherchait à rejoindre, il se trouvait donc exactement... juste de l’autre côté de la rue !
« Coup de veine Étienne, se dit l’aventurière, j’aurai pas à user mes Katerpillar toutes neuves. »
A petites foulées, Colibacille traversa la rue écrasée de soleil, et se retrouva dans l’ombre fraîche du porche du musée. La rigole de sueur qui serpentait doucement entre ses omoplates cristallisa instantané-ment. La jeune fille saisit le heurtoir en forme de côtelette d’agneau étrusque, et le rabattit sur le bois massif. Toc. Le choc éveilla un écho lointain et deux perruches blanches assoupies sous le toit.
« Quagougni agougné lagougnà ? fit une voix à l’intérieur.
— Unagougne vagougnisagougnitagougneuse » répondit la visiteuse.
La lourde porte en bois d’érable durable s’entrouvrit précautionneuse-ment, et un œil méfiant apparut.
« Cagougné tagougnà quagougnel sagougnujagougné? » interrogea-t-il. Car c’était un œil curieux.
« Pagougnarlagougné-vagougnous fragougnançagougné ? risqua Colibacille.
— Parfaitement, fit l’autre. C’est ma langue maternelle.
— Tant mieux, souffla Colibacille. Le pabousthanais est une langue magnifique, mais qui prend vite la tête !
— Oh, on s’y habitue vite, vous savez... Quand on vit ici comme moi depuis vingt ans, on n’y fait même plus attention...
— Vous êtes le Conservateur du musée ?
— Absolument! Conservateur, gardien, mécène et la plupart du temps seul et unique visiteur. Comte Sigismond-Albert de Courte-Paille, pour vous servir...
— Colibacille Espérandieu, ethnologue en goguette. Ravie de faire votre connaissance. »
Le Comte s’inclina et exécuta un baisemain impeccable, selon les règles du marquis de Queensbury, qui fit rosir les joues pourtant hâlées de notre héroïne. Colibacille était particulièrement sensible aux bonnes manières.
« Mademoiselle Espérandieu, je suis enchanté de recevoir une visiteuse de votre qualité. J’ai lu des choses extrêmement flatteuses à votre sujet dans une des nombreuses revues scientifiques que je reçois régulièrement. Je ne sais plus laquelle, par exemple...
— Sans doute Fripounette et Maryzet, supposa la jeune fille, ils ont toujours fait preuve d’indulgence pour mes modestes travaux...
— Mais je manque à tous mes devoirs, fit le Conservateur en agitant les mains d’un air confus. Venez, Mademoiselle Espérandieu, je vais vous faire les honneurs de mon humble musée. Par ici, je vous prie...
Et le vieil homme conduisit l’aventurière au travers d’un dédale de longs couloirs voûtés en pierre de taille taillée dans la pierre, jusqu’à une immense salle dallée de marbre et cousue de fil blanc, abritant une quantité invraisemblable de statues, bustes antiques, tableaux richement encadrés et vitrines emplies d’objets divers et visiblement très vieux. Une immense et très ancienne bibliothèque courait tout au long des murs, à une vitesse telle qu’il eût été impossible de l’arrêter. Le jour pénétrait chichement en ces lieux par quelques croisées poussiéreuses aux épais verres colorés, répandant des lueurs dorées sur le sol inégal. Un lieu étrange et presque magique.
« Quel lieu étrange... remarqua Colibacille.
— Oui, et presque magique, souligna le Conservateur. En fait, ce bâtiment date de la première croisade. Il a été presque entièrement détruit pendant la Guerre des Beurres, au XVe siècle, et reconstruit à l’identique l’été dernier. Excusez-moi, les poussières n’ont pas été faites depuis un bon moment. Mais je reçois rarement du monde, il faut dire… Mais asseyez-vous, Mademoiselle Espérandieu, je vais préparer du thé belge à l’ail. J’en ai pour un instant. »
Et le vieil homme poussa le lourd rideau de brocart pourpre qui dissimulait derrière son bureau une kitchenette entièrement équipée.
Colibacille posa son sac à dos de compétition près d’un fauteuil d’osier fleuri, et s’approcha d’une vitrine d’exposition. L’experte qui sommeillait en elle s’éveilla d’un seul coup, et identifia une magnifique collection de poteries brodées au petit point du pléistocène inférieur. Un sifflement d’admiration fusa de ses lèvres délicatement ourlées lorsqu’elle découvrit non loin de là une très rare série de vignettes Pah-Njyni datant sans aucun doute du crédencé littéral, et représentant les Jeux du Cirque sous l’empereur Zavatta 1er, avec abondance d’enlumi-nures bicolores remarquablement préservées du temps.
« Ah oui, remarqua le Comte qui revenait dans la pièce, portant sur un lourd plateau de bronze une théière admirablement ouvragée et par ailleurs fumante. Vous admirez les vignettes! C’est mon petit neveu qui les a coloriées. Il n’a que huit ans et demi mais il est déjà très doué. Veuillez vous asseoir, Mademoiselle Espérandieu. Le thé est tiède. Et j’ai fait des sandwiches au cornichon, à la mode de chez nous... Racontez-moi donc ce qui vous amène en ces lieux ignorés de Dieu et de la plupart des hommes. »
Colibacille posa son joli muscle fessier sur l’extrémité du fauteuil en osier fleuri, saisit d’une main la tasse en porcelaine berbère que lui tendait le vieil homme, de l’autre un sandwich au cornichon, agréablement parfumé, et trempa l’autre dans l’un, selon la tradition de l’hospitalité berrichonne, qu’affectionnent particulièrement les hommes bleus du désert (4).
Un sourire de connivence illumina la barbe blanche du conservateur, ce qui lui donna instantanément un drôle d’air.
« Décidément, Mademoiselle Espérandieu, vos compétences professionnelles n’ont d’égal que votre connaissance des usages des parties les plus reculées du monde ! Un sucre ou sept ?
— Sept, répondit Colibacille qui connaissait aussi cette partie de la liturgie. »
Ce n’est donc qu’après avoir entièrement vidé la théière et torché les tasses avec un bout de pain qu’elle en vint enfin au but de sa visite.
« J’ai appris, Monsieur le Conservateur, que vous possédiez en ce musée une pièce particulièrement rare, dont la consultation me serait extrêmement utile dans mes recherches actuelles.
— Ah ah, et quelle est-elle donc, si ce n’est pas indiscret ?
— Une tête de jade d’un Pharaon mythique, remontant à l’époque du sterno-cléido-mastoïdien.
— Ah oui, sourit le vieil homme. Je vois de quoi vous voulez parler ! La Tête à Tohtô ! C’est en effet l’une des plus belles pièces de ce musée. Venez avec moi Mademoiselle Espérandieu, je vais vous la montrer. »
Le Comte Sigismond-Albert de Courte-Paille se leva et s’approcha d’un rayonnage de la bibliothèque. Il fait glisser sur le côté le tome trois de la Philosophie de Comptoir d’Ibn Abdel Escartefigue, et introduisit la main dans l’espace ainsi libéré. Un déclic se fit entendre, et un pan de la bibliothèque pivota, devant les yeux ébourniflés de la belle ethnologue.
« Les objets les plus rares de ma modeste collection se trouvent dans cette chambre secrète, murmura le Conservateur. Par ici, Mademoiselle Espérandieu.
— Appelez-moi Colibacille, balbutia Colibacille. »
(1) C’est donc improprement que le cuir de vache sacrée du Bouthan est ainsi dénommé. Il devrait être appelé “cuir de vache sacrée du Pabouthan”, ou encore “cuir du Bouthan de vache sacrée du Pabouthan”, mais là ça devient très technique...
(2) spécial Extrême-Proche-Orient, éditions Deux Poches sous l’Eyzieu
(3) “Apprenez le Pabouthanais en huit heures et un tombé” pour Mac et PC. Configuration minimum: Porsche 900S, 128 Mb RAM, 17 GO libres sur DD
(4) Les schtroumpfs
"Eponyme", chapitre 13
Un voyant rouge clignota sur le panneau de contrôle. Arno le repéra du coin de l’œil, et mit sur pause la partie de Tetris moléculaire qu’il avait lancée pendant la vérification des systèmes de sécurité du réseau, en même temps qu’il épluchait les mails tombés pendant la nuit. Arno Future n’aimait pas perdre son temps, et s’ennuyait dès qu’il avait moins de trois tâches simultanées en cours.
Cette alarme arrivait à pic pour donner un peu de piquant à une matinée qui s’annonçait banale. D’autant qu’il savait ce qu’elle signifiait. Un des détecteurs qu’il avait clandestinement installés dès sa prise de fonctions à la tête du service informatique de la Global Corporation avait repéré un signal quelconque émanant de celle qui occupait toutes ses pensées, celle à laquelle il consacrait désormais chaque instant de son existence, celle qui était devenue, en quelques jours, sa raison de vivre, celle sont la seule image faisait dérailler son disque dur : l’époustouflante Colibacille Espérandieu. Arno n’avait plus qu’une idée en tête, qui mobilisait jusqu’aux tréfonds du silicium de sa ROM interne : retrouver la jeune fille, s’en faire aimer, l’y contraindre au besoin, pouvoir connecter tous ses plug-in, conquérir ses cookies, franchir la barrière de ses anti-virus les plus intimes, et fusionner leurs modems internes en un démentiel feu d’artifice de 0 et de 1. Après ça, reset.
Et ce voyant rouge signifiait que quelque part dans le monde, la belle aventurière s’était manifestée. Il avait enfin retrouvé sa trace. Arno pianota sur son clavier personnel, pour vérifier. C’était bien ça. Colibacille avait allumé son Platinium, et consulté une carte géographique. Arno prit note des coordonnées spatio-temporelles, se mit en stand-by et relança son Tetris. Il n’avait plus qu’à attendre.
« Le voici ! L’immortel Pharaon Tohtô IV, Commandeur des croyants, Tsar de toutes les provinces rédimées du Moyen-Occident, Empereur des galaxies proches et inexplorées, Source de toutes les béatitudes terrestres, Protecteur Unique des villes saintes du couchant au levant dans le sens des aiguilles d’une montre, et Champion incontesté de tir-au-flanc à quinze mètres et sans élan. Tohtô IV, ou ce qu’il en reste. — Il est bien joli » murmura Colibacille. Dans la pénombre délicate, dominant ses visiteurs de toute sa hauteur, la Tête à Tohtô était comme phosphorescente, répandant la lueur verdâtre de son jade millésimé. Des traits d’une finesse exquise, des yeux perçants et légèrement bigles, au-dessus d’un nez droit un peu tordu, le tout surmontant une bouche aimablement ciselée et un menton d’une banalité confondante. Bien joli effectivement. « Et peut-on connaître, hasarda le Conservateur, la raison de votre intérêt pour notre bon Pharaon, Mademoiselle Espérandieu ? — Colibacille, s’il vous plaît... Eh bien oui, on peut. Laissez-moi juste le temps de me préparer. » La jeune femme ouvrit à nouveau son Powerbook, en relança l’activité, et le posa au pied de la statue. « Il faut juste que je vérifie si les contacts sont compatibles. » Tirant de son sac à dos modulaire une paire de câbles RJ45 croisés torsadés à blindage récurrent, Colibacille entreprit de contourner le socle, à la recherche d’une connexion. « Voilà ! C’est ici, comme je le pensais ! Je n’ai qu’à relier la statue au portable... et voilà ! Il doit y avoir aussi quelque part... un lecteur de média optiques... Exactement ! Il ne reste plus qu’à trouver le support adapté. » L’exploratrice fouilla derechef dans les multiples poches de son sac à malices, pour en extraire un microdisc aux reflets métalliques, qu’elle inséra sans plus tergiverser dans une mince fente du buste royal, juste sous l’oreille gauche. Puis elle tapota sur les touches luminescentes de son clavier (il s’éclairait automatiquement en cas de lumière ambiante insuffisante). « Saprelotte et billevesées ! bougonna le Comte. On n’arrête décidément pas le progrès ! » Et tandis que l’écran du micro se couvrait de lignes de code et de courbes mathématiques nettement hors de portée du commun des mortels, la Tête à Tohtô parut soudain s’animer. Les yeux semblèrent s’éclairer d’un feu intérieur, les ailes du nez battirent comme celles d’un papillon enrhumé, les lèvres de jade frémirent, et la voix immémoriale du Pharaon Tohtô IV retentit dans le silence de la chambre close, prononçant ces mots sacrés : « C’est quoi encore, tout ce bordel ? »"Eponyme", chapitre 14
Le fer trois partit comme une bombe, propulsant la balle de carton bouilli dans les cieux lavés de toute souillure nocturne par une brise matinale sud sud-ouest force trois-quatre mer belle à peu agitée. Elle retomba quelques encablures plus loin et roula discrètement sur l’herbe tondue de près du green, sous le regard attentif des deux golfeurs. « Pas mal... pas mal du tout ! » apprécia le plus corpulent des deux, un robuste allemand d’un mètre douze au garrot au ventre proéminent vêtu d’une djellaba à rayures blanches et bleues (l’allemand, pas le ventre) (1). « Gallineo mein Freund, vous êtes décidément en grande forme ! » Le roi du blanc de volailles en conserve pour toute l’Asie du sud-est eut une moue dubitative et tourna son visage en lame de couteau vers son interlocuteur, un instant ébloui par les rayons du soleil qu’il reflétait. « Vous savez, Paul, comme on dit chez nous : le golf, c’est comme les affaires, plus tu vas loin, plus tu vas loin. » Paul Tergheist médita un instant ces fortes paroles, mais n’y comprit rien du tout. A son tour, il posa une balle de base-ball sur le tee à la menthe que son caddie avait planté pour lui à bonne hauteur, choisit une batte calibre quinze et se mit en position. « Gallineo mein Freund, annonça-t-il en ajustant son peute, celui-là, vous allez m’en dire des nouvelles... » Puis, verrouillant les éclisses, il arma son tir et foudroya instantanément une grenouille qui prenait un bain de soleil sur un nénuphar de l’étang du dix-huitième trou, deux cent mètres plus loin. « Bien joué, Paul, remarqua Gallineo Gallinea. Ça vous fait quarante-douze contre un ; vous menez quatre à sept. — Ach so ! voilà qui relance le suce pince ! approuva l’allemand après avoir soufflé dans le canon scié de sa batte pour en évacuer la fumée. Allons-y, ce n’est pas très loin. » Enfourchant les montures qui les attendaient non loin de là à l’ombre de grands pins parasols rouges, ils partirent au triple galop vers le green. Leurs caddies respectifs suivaient, tirant derrière eux les brouettes réglementaires contenant le matériel nécessaire à la partie. Les oriflammes aux couleurs des deux joueurs que chacun portait fixées sur le dos, à la manière des anciens guerriers japonais, claquaient au vent, et les deux assistants ne manquaient pas de s’insulter bruyamment en défendant les qualités de leurs patrons, selon l’étiquette en usage dans le milieu du golf brézingue (2). Gallineo Gallinea et Paul Tergheist étaient déjà arrivés sur le docteur green, et avaient sauté de cheval pour s’affronter à l’arme blanche, des sabres de samouraï qu’ils portaient toujours sur eux, dans des housses en peau de castor habilement cousues sur le côté gauche de leur uniforme. Le combat était acharné, et Paul Tergheist demanda grâce le premier, lorsque la lame terriblement affûtée de son adversaire lui trancha d’un seul coup l’oreille droite. « Pouce, Gallineo mein Freund ! déclara-t-il en riant de bon cœur. Je crois bien que cette manche sera pour vous... — Pas forcément, cher ami, » répondit l’autre un peu essoufflé, en remisant son sabre par de vers lui, car il connaissait les bons coins.« Tout dépend encore du tirage au sort ! » Et tandis que le caddie de Paul Tergheist (un breton vigoureusement vieilli en fût de chêne) s’occupait de panser la blessure de son boss, les Juges Arbitres se retiraient dans la guérite prévue à cet effet pour procéder au tirage, comme le stipule le règlement au premier sang versé. « Enfin, soupira le Teuton, comme dit le proverbe : on est mieux là qu’au boulot ! — Vous l’avez dit, bout filtre, renchérit son partenaire. D’ailleurs à ce propos, savez-vous si le marché se porte mieux aujourd’hui ? — Ach ! ça n’est toujours pas mirobolifique, vous savez... Avec toutes ces rumeurs sur le piratage de la Global, on dirait que les investisseurs se méfient. Alors le cours de l’échalote plombée continue à chuter. Il était à douze cinquante ce matin, d’après boursicot.com que j’ai consulté à l’ouverture sur mon Wap Doo Wap. Et moi dans mon négoce, c’est une donnée dont je dois tenir compte, n’est-ce pas... — Bien sûr bien sûr... » concéda Gallineo, qui n’était pourtant pas mécontent de la situation. C’est la Global qui pâtissait le plus de cette mauvaise conjoncture, et il n’avait toujours pas digéré la façon dont le Colonel l’avait remis à sa place, publiquement, lors de cette partie de belote coinchée à bord du yacht de John Williams McConcierge. « Mais vous, demanda le germain tout en remerciant son caddie breton d’une bonne bourrade dans l’estomac, vous avez des informations fiables sur cette histoire de piratage ? — Pas encore, mais peut-être très bientôt... J’ai plusieurs informateurs bien informés dans les milieux autorisés, et je devrais en savoir plus incessamment sous peu. — Sehr Gut ! Vous savez, Gallineo mein Freund, que si vous obtenez quelques informations de première bourre, je serai toujours prêt à les acquérir, même au prix d’un versement substantiel à vos bonnes œuvres... En exclusivité bien sûr... — Bien sûr cher Paul, bien sûr... Ah mais voici que les juges reviennent du tirage au sort ! Nous allons savoir ce qu’il en est... » Les douze Juges Arbitres sortaient en effet un à un de leur guérite pour gagner l’Esplanade du Jugement. Quand ils furent tous alignés, leur porte-parole tendit un papier plié en deux (tellement tout ça était drôle) au Grand Connétable de Partie, reconnaissable à sa robe rouge. « Messieurs les Juges Arbitres, demanda celui-ci, avez-vous procédé au tirage au sort ? — Comme vous le voyez, répondit le porte-parole. » Le Grand Connétable jeta un coup d’œil au papier, avant de le rendre à son propriétaire. « Et quel est-il ? — Coupable » répondit le porte-parole. Le Grand Connétable lui balança alors un grand coup de marteau en pleine figure, avant de déclarer: « C’est donc Paul Tergheist qui emportera la manche. Mais comme le précise l’article cinquante-sept du règlement intérieur dont le texte original est déposé sous scellés au British Museum : On ne marche pas sur les bosses. Paul Tergheist ayant commis cette félonie à plusieurs reprises, sous les yeux ébahis mais formels de la Commission d’Arbitrage, il est donc éliminé. En vertu des pouvoirs mirobolants qui me sont complètement conférés, je déclare vainqueur Gallineo Gallinea, de justesse, sept à douze. En conséquence, c’est lui qui paiera l’apéro. » Paul Tergheist éclata de rire. « Ach, bien joué mein Freund ! Décidément, vous êtes très fort à ce petit jeu ! » Et il ne croyait pas si bien dire.(1) Encore que si l’allemand est vêtu, le ventre aussi par la force des choses... A moins que ce ne soit une mini-djellaba à manches courtes, comme c’était la mode l’an dernier. Mais ce n’est pas le cas. Ou alors on ne m’a pas prévenu. Ce qui serait proprement scandaleux.
(2) Le lecteur curieux d’en savoir plus sur ce sport traditionnel se référera à l’ouvrage de Roger Coudepot “La Guerre du Golf”, tome VI : “Le golf brézingue, ou la spiritualité bien comprise”, aux éditions Bouchtrou, collection “Les Grandes Erreurs Judiciaires”, dirigée par Jean-Etienne Glaviot.
"Eponyme", chapitre 15
Pendant ce temps, au milieu de nulle part.
Colibacille poussa le levier, passant en surmultipliée et arrachant aux vagues la double coque de son speeder, dans un grondement furieux. Le soleil se levait à peine derrière la presqu’île, et quelques felouques de pêcheurs passaient lentement au large, poursuivies par des bandes de mouillettes et de groélands attirés par la perspective d’un petit déjeuner gratuit (1).
La belle ethnologue, debout à la barre du navire, huma goulûment le vent de l’océan, remplissant ses jolis poumons d’un air iodé, où dégagé, tout dépend du point de vue où on se place. Elle avait passé la nuit en grande discussion avec l’oracle à la tête à Tohtô, et ça n’avait pas été simple, car tous ces siècles de sommeil n’avaient pas arrangé les facultés mentales du pharaon, et le dialogue avait plusieurs fois failli tourner court.
Mais finalement, Colibacille avait fini par obtenir les informations qu’elle souhaitait. A plusieurs reprises, les yeux bigles de la statue s’étaient mis à clignoter sourdement, tandis que la voix profonde mais bien timbrée (afin d’éviter la surtaxe) du pharaon psalmodiait cette incantation:
« Un, deux, trois, nous irons au bois. Quatre, cinq, six, manger des saucisses. Sept, huit, neuf, va te faire cuire un œuf. Chez l’ami Billouze. »
Le message n’était pas tombé dans l’oreille d’une gourde, et Colibacille avait recopié scrupuleusement le message de l’oracle sur un fichier de son Tibook, avant de couper la communication en même temps que le courant, laissant le puissant Tohtô IV retourner à son silence éternel.
Elle avait ensuite pris congé du Comte Sigismond-Albert de Courte-Paille, qui avait écrasé une larme furtive en voyant partir celle qui avait apporté un peu de chaleur humaine et de piment dans son existence ma foi bien morne, tout entière consacrée à la découverte et à l’entretien de tout un tas de saloperies qui n’intéressaient plus personne depuis bien longtemps. Et ce n’était pas tous les jours qu’une belle gonzesse comme ça passait dans les parages, ça c’était sûr.
Bon, bref, il avait bien fallu se séparer, et Colibacille cinglée (non, pardon... je reprends)... Et Colibacille cinglait désormais vers l’étape suivante de son impitoyable destin : Digescioñ, la capitale portuaire du Bouphpathan, pittoresque république bananière voisine du Pabouthan, où elle comptait arriver avant l’heure de la messe, pour ne pas froisser les autochtones, très pointilleux sur le protocole, elle l’avait lu dans le Bide du Groutard qui ne quittait pas la poche arrière de son short, le veinard.
C’est dans les faubourgs de Digescioñ, le Conservateur le lui avait appris, que vivait un certain Henri de Billouze-Lautrec, celui que tous appelaient ici l’ami Billouze.
(1) Selon la tradition de l’hospitalité dans cette région, les pêcheurs offrent souvent des sandwiches à la sardine ou des toasts de caviar aux oiseaux de mer, en signe de paix et de fraternité. Mais comme les oiseaux préfèrent en général le pâté de foie, ça finit souvent en bagarre générale.
"Eponyme", chapitre 16
Digescioñ, capitale du Bouphpathan, est un charmant petit port de pêche, niché au creux du Golfe Poméranique, renommé pour la qualité de ses eaux de baignade. Riches en zinc, plomb, manganèse et crocodiles sacrés, elles n’offrent au baigneur téméraire qu’une durée de survie de vingt à trente minutes maximum. Soit à peine plus que celle communément accordée à un piéton sur une autoroute. Vivent ici quelques poignées d’habitants (à la louche), farouches pêcheurs de limande plate aux traits burinés et aux mains calleuses (1), descendants directs des inuits anglo-normands qui peuplèrent les côtes du Rhône inférieur avant la guerre (du feu). Vêtus de pauvres bêtes et chaussés d’antins (2), ils passent leur journées accroupis sur leurs yoles pourries amarrées le long du quai promenade Aristide III, à ravauder leurs filets mignons avec des aiguilles artisanales en os de poule, histoire d’apitoyer les touristes, alors que chez eux ils ont la télé par câble et le tout-à-l’égout conditionné les salauds. Car, il faut le savoir, le bouphpathanais est fourbe par nature. Et toute cette misère affichée n’est que leurre dans les épinards et poudre aux yeux. Une mise en scène éhontée dans le but unique d’attendrir le visiteur sensible et de lui faire mettre la main au portefeuille. Mais comme sur la carte du monde, le Bouphpathan n’est guère plus grand qu’une crotte de nez sur un stade de foot, et que son nom n’est pas écrit plus gros (cherchez, vous verrez...) les touristes ne se bousculent pas tellement à Digescioñ. Colibacille se trouvait donc en l’espèce la seule judéo-chrétienne de race occidentale caucasienne blanche à déambuler en ces lieux oubliés de la civilisation et de mon percepteur, une fois son speeder solidement arrimé à une bitte quelconque du quai Aristide III, et muni d’un robuste antivol à double cadenas. On ne sait jamais, les gens sont si voleurs de nos jours. Son sac à dos auto-compactable fermement ajusté à ses épaules musclées, ses lunettes profilées à verres rechargeables protégeant son regard turquoise des rigueurs meurtrières du soleil bouphpathanais (3), la jeune ethnologue trottinait d’un pas souple et ferme à la fois dans les ruelles pentues qui serpentent au-delà du port, quartier connu des marins en goguette du monde entier pour sa réputation pas vraiment recommandable. Ici ne sont que tripots, bouges (de là), troquets mal famés où abondent vendeurs de drogues faisandées et autres trafiquants de pokémon. Enfin, surtout le soir. Car pour l’instant, en plein midi, toute cette faune interlope et limite louche dormait, et Colibacille n’eut aucun mal à repérer, grâce au coin réflecteur du verre gauche de ses lunettes fumables, la silhouette furtive du personnage étrange qui la suivait depuis maintenant deux bons kilomètres. Il faisait tout pour se fondre dans le décor, avec son manteau jaune pisseux en poil de dromadaire, ses croquenots aux semelles de crêpe Suzette, son chapeau mou en carton bouilli, et l’échelle de pompiers qu’il portait sur le dos pour le cas où il lui aurait fallu se réfugier sur un balcon. Mais c’était compter sans les sens toujours en éveil de la belle aventurière, et sa prodigieuse capacité d’observation. Tout en sifflotant d’un air dégagé le troisième mouvement de la suite pour violoncelle de cheval de Jean-Sébastien Bâcle, elle s’engagea dans une ruelle d’apparence anodine, et se réfugia aussitôt derrière un muret vermoulu qui se tenait là, comme ça, l’air de rien. Puis, contrôlant sa respiration grâce à la technique de la compression trachéide cruciforme (qui consiste en l’arrêt instan-tané de la respiration), elle s’accroupit et attendit, parfaitement immobile (4). Quelques minutes s’écroulèrent, puis, dans un fracas de tô-les infernal, l’échelle brinquebalant derrière lui, l’homme mysté-rieux s’engagea à son tour dans la ruelle, fit quelques pas, puis s’arrêta, interloqué. « Et zutre ! s’exclama-t-il. Je l’ai perdute ! » Posant l’échelle contre un mur, il s’épongea le front avec un mouchoir géant à carreaux, tout en pestant par-devers lui. « Nom de d’là de nom de d’là, je l’ai perdute ! Crotte de bique à ressort, c’est bien ma veine ! Comment est-ce que je vais bien faire ? » Toujours accroupie derrière son muret vermoulu, Colibacille observait le curieux personnage, grâce à la sonde ultra-verte radio commandée qu’elle avait posée sur le faîte, et qui renvoyait sur l’écran de ses lunettes fumeuses la silhouette de l’inconnu. Un inconnu qui lui semblait d’ailleurs relativement familier... Elle avait déjà vu cet homme quelque part. Mais où ? Dans les recoins les plus pointus de son cerveau surdéveloppé et supérieurement organisé, les neurones se connectaient, les synapses s’entrechoquaient, les cartilages s’emboîtaient, et le peuzeule se reconstituait peu à peu. Cet homme, elle l’avait vu à peine quelques jours plus tôt. Au siège de la Global Corp. Juste avant d’être reçu par le Colonel. Un petit homme glauque, chafouin, vermifuge et proéminent. Il sortait du bureau alors qu’elle y entrait, et le regard qu’il lui avait jeté était aussi gluant qu’un bol de soupe à la limace tiède. Oui. C’était lui. Le Chef du Service Informatique de la Global Corporation. --- Anselme Gougnafier (car c’était lui) paniquait. Sous son chapeau mou, la sueur ruisselait sur son front. Il le savait, la mission qui lui avait été assignée ne souffrait aucun manquement. Il devait suivre Colibacille Espérandieu dans tous ses déplacements. La suivre partout et en tout lieu, ne jamais perdre sa trace. Son commanditaire avait été formel là-dessus. Il devait lui rapporter le moindre de ses trajets, consigner méticuleusement la plus infime de ses destinations. Jusqu’ici, il avait réussi. Jusqu’ici. Jusque dans cette ruelle infâme et puante, où il avait perdu sa trace. Impossible de deviner quelle direction avait pris la jeune fille. Nul signe, nul indice, nulle bribe de tissu arrachée à son short par une ronce vindicative, du genre que les éclaireurs apaches excellent à identifier dans le moindre western de seconde zone. Rien. Nada. Keud. Rangeant son mouchoir à carreaux humide et nauséabond dans les tréfonds de la poche-mitrailleuse (5) de son manteau jaune sale, Anselme Gougnafier (car c’était lui) chargea de nouveau la lourde échelle sur son dos, et repartit au petit trot sur les pavés disjoints et glissants de la ruelle, l’œil aux aguets, espérant sans trop y croire repérer au détour d’un virage la silhouette pulpeuse de notre talentueuse héroïne. Mais il avait bien peu de chances d’y parvenir, car vous, attentif lecteur, l’avez bien compris : Colibacille, de proie, s’était muée en prédateur. Désormais, c’était elle qui suivait l’homme, comme son ombre. Mais de moins près quand même. --------------------------------------------- (1) les habitants, pas les limandes… (2) sorte de babouches cousues importées de Laponie méridionale, également appelées motus. D'où l'expression motus et babouches cousues. (3) Le Bouphpathan étant situé juste pile en dessous du trou de la couche d'ozone, les rayons solaires offrent la particularité de griller un clin d'oeil n'importe quelle saucisse de Strasbourg tombée de son nid sans avoir eu le temps de se passer de l'écran total. Alors les yeux verts d'une jolie rouquine, imaginez un peu… (4) Mantras, Chakras et Poilobras dans le bouddhisme provençal par Yogi Lours, édition Mon Troisième Oeil. (5) C'est comme une poche-révolver, mais en plus profond."Eponyme", chapitre 17
« Rouennaise des Eaux quatre cinquante (moins zéro six), Albatel cinq soixante (plus zéro deux), Crémanglez cinq cinquante (inchangé), Youpee quatre quatre-vingt quinze (moins zéro un), Ooyooyoo cinq trente cinq (plus un virgule deux), Castrorama six zéro cinq (plus un).
« Colonel Casimir Dupont de Lalma, bonjour...
— Bonjour Jean-Paul.
— Vous êtes le pédégé de la Global Corporation, alors la Global n'était pas cotée aujourd'hui. Qu'est-ce qu'il faut en conclure ?
—Tout simplement que c'était aujourd'hui le jour de notre grand inventaire, et que ce jour-là, nous ne cotons pas.
—Vous ne cotez pas, tout simplement...
—Tout simplement. Notre religion nous l'interdit.
—Donc, rien à voir avec les rumeurs de piratage informatique dont la Global fait l'objet depuis quelques temps ?
— Certes non, mon bon ami... Ces rumeurs, nous savons très bien qui les fait courir, et dans quel but...
— Ah, et dans quel but ?
—Oui, dans quel but, tout à fait. Mais vous savez, comme le dit le proverbe: tout vient à point d'heure à qui vole un boeuf...
— Alors Colonel, si je comprends bien , vous nous conseillez d'acheter ?
—Bien évidemment, mon bon ami, bien évidemment...
— Colonel Dupont de Lalma, je vous remercie ! A la bourse de Paris, c'était Jean-Paul Braillard ! »
Tra na-na, tra na-na-na nanana …
En quittant le studio radio sis dans les locaux mêmes du palais Grognard, le Colonel paraissait serein. Mais ce n'était qu'une apparence. Intérieurement, c'était un fameux bordel. Certes, depuis la nomination du jeune homme à la tête du Service Informatique de la Global, les intrusions ne s'étaient pas renouvelées. Mais ses agents de renseignement n'avaient pas réussi non plus à mettre la main sur le mystérieux Jimmy Carlton. Et les raisons pour lesquelles ce dernier s'était livré à un piratage en règle restaient inexpliquées. Et tant qu'on ne saurait pas comment il s'y était pris, on ne pouvait être certain qu'il ne recommencerait pas.
Pas de nouvelles non plus de la jeune Colibacille, qui lui avait paru, sur le moment, sa meilleure chance de remonter la piste. Aujourd'hui, il en était beaucoup moins sûr.
Le Colonel marchait à grands pas sur le trottoir, esquivant habilement les crottes de chien qui se jetaient sournoisement sous ses confortables semelles en cuir de peau de lapin. Il pensait à ces rumeurs qui ne s'arrêtaient pas, sûrement propagées par un seul et même individu. Proche de la Global, à n'en point douter. Le Colonel savait très exactement comment tout ça fonctionnait. Il en avait lancé, lui aussi, des rumeurs. Et plus souvent qu'à son tour. Et il savait pertinemment que si elles étaient suffisamment entretenues, elles atteignaient toujours leur but. Une seule façon d'en venir à bout: les rendre obsolètes, leur couper l'herbe sous le pied en mobilisant l'attention publique sur un événement encore plus fort, encore plus mobilisateur.
En ouvrant la portière arrière de sa limousine sagement garée et en pénétrant dans l'habitacle délicieusement frais et discrètement parfumé, le Colonel Casimir Dupont de Lalma savait exactement ce qu'il allait faire. Ce qui lui donnait un avantage non négligeable sur la plupart d'entre nous, y compris moi.
"Eponyme", chapitre 18
« Comment ça, perdu ?
— Ben juste comme ça, perdu... Un coup elle était là, un coup elle y était plus.
— Mais bougre d'âne, on ne perd pas quelqu'un comme ça !
— Je suis désolé, Monsieur, je ne comprends pas.
— On ne perd pas quelqu'un comme ça, sauf si ce quelqu'un sait qu'il est suivi... »
Dans sa cabine téléphonique surchauffée, Anselme Gougnafier (car c'était lui) resta coi. Dans son écouteur, le silence s'éternisa. Puis, après une petite toux sèche, son interlocuteur reprit.
« Je crois, Gougnafier, que je vais désormais me passer de vos services.
— Oh non Monsieur, je vous en prie ! Rien n'est perdu, je peux très bien la retrouver ! elle ne peut pas être très loin !
— Gougnafier, je vais vous donner une dernière chance. Rappelez-moi demain, à la même heure. Mais je vais être clair : si vous n'avez pas renoué le contact d'ici là, vous pourrez considérer le contrat qui nous lie comme caduc.
— Comme qui, Monsieur ?
— A demain, Gougnafier. J'attends votre appel.
— A demain, Monsieur, j'y serai, sans faute, bonne soirée Monsieur, à demain Monsieur, bonne soirée, à demain... »
Anselme Gougnafier s'extirpa tant bien que mal de l'étroite cabine, dans laquelle il avait eu bien des difficultés à faire entrer son échelle de pompiers. Assis sur le bord du trottoir, les tongs dans la maigre (1) rigole d'eau sale du caniveau, il se mit à réfléchir avec intensité, ce qui fit clignoter son nez de clown. Comment retrouver la piste de Colibacille ? A l'heure qu'il était (déjà si tard ?) elle pouvait se trouver n'importe où. Voyons, réfléchissons... Que ferait-il à sa place à elle ? Il irait sans doute au bistro le plus proche, car il faisait bigrement soif. Oui, mais si ELLE n'avait pas soif ? C'était possible après tout, elle ne lui avait pas donné l'impression d'avoir soif pendant toute cette filature. Elle avait plutôt l'air de quelqu'un qui n'a qu'une idée en tête : trouver son contact, Henri de Billouze Lautrec, celui qu'elle était venue chercher ici, à Digescioñ. Oui. Ben oui ! C'était ça l'idée ! trouver l'ami Billouze ! C'est sûrement en trouvant Billouze qu'il trouverait Colibacille !
Anselme Gougnafier farfouilla dans les poches intérieures de son manteau jaune en poil de dromadaire doublé moquette, et en extirpa le premier tome de l'annuaire des postes et téléphones de l'émirat du Bouphpathan. En hâte, il en feuilleta les feuilles et finit par trouver ce qu'il cherchait :
Billouze Lautrec (Henri de). Ambassade de Suède. 3, place de la Contraceptioñ. Fermé dimanche soir et lundi toute la journée. Tarif réduit le matin avant 11h.
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Le lendemain matin, à sept heures quinze précises, une flottille de marchands de glace quittait les entrepôts de la Société Maritime de Transport Transocéanique Tahmer, situés sur le dock ouest de Digescioñ.
Une douzaine de petits véhicules bleus, à deux roues, surmontés d'un parasol jaune dont les rabats flottaient gaiement dans la bise (fuvenue) estivale, poussés par de robustes manutentionnaires rompus à ce genre d'exercice. Aux cris de « Chouchou ! chouchou ! », « À la vanille ! au sucre ! au secours ! », ou encore « Il est beau, il est beau, mon berlingot ! », la flottille se dispersa en un clin d'oeil comme une volée de moignons aux quatre coins de la petite ville encore endormie mais déjà écrabouillée de soleil. (2)
Du haut du minaret de fer qui s'élève non loin des docks, Anselme Gougnafier (car c'était lui), contrôlait le déroulement de l'opération dans la visée binoculaire de ses jumelles télescopiques ultraviolettes, surveillant le déploiement de sa flottille. Objectif : l'ambassade de Suède. But : en contrôler tous les accès, toutes les issues, afin de pouvoir identifier chaque visiteur.
« XB1, me recevez-vous ? Roger », murmura-t-il dans la grosse marguerite de plastique rose qui ornait son revers. La réponse crépita dans la branche droite de ses lunettes à monture d'écailles de tortue rouge et bleue.
« Central, bien reçu, ici Roger. »
Chaque voiturette était équipée d'un émetteur-récepteur à fréquence hyper modulable dissimulé dans le bac de vanille. Il suffisait à l'opérateur de décrocher un cornet à deux boules pour se connecter au central.
« Bon, Roger, comment ça va ? » articula Anselme Gougnafier (car c'était lui) en mettant au point la visée sur la carriole de Roger.
« Tout est nominal, boss », répondit Roger qui avait fait ses études à Cap Carnaval, de Rio.
« Ok ! XB2 me recevez-vous, XB2, Roger ?
— Central, reçu cinq sur cinq, ici Roger.
— Ok Roger, comment est-ce que cela va-t-il ?
— Ça boume, boss, tout est Roger.
— Ok, merci ! XB3 pour Central. Est-ce que tu me copies, Roger ?
— Parfaitement patron, ici Roger. »
Et ainsi de suite jusqu'à XB12. Le nom de code était Roger pour tout le monde, afin de faciliter le contact et de protéger l'anonymat. Une idée d'Anselme Gougnafier (car c'était lui) qui en avait peu pourtant, des idées (3). L'étau se resserrait autour de l'ambassade de Suède, de l'ami Billouze et de Colibacille.
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Et Colibacille, justement, où est-elle donc ? Ça fait bien longtemps maintenant que sa silhouette de rêve ne s'est pas incrustée dans nos mirettes... Eh ben tiens, la voilà.
Nous l'avions laissée (souvenez-vous) planquée derrière son muret vermoulu, observant les activités suspectes à plus d'un titre d'Anselme Gougnafier (car c'était lui) par l'intermédiaire de sa sonde ultra-verte. Ayant identifié son suiveur (et désormais suivi), elle avait l'esprit désormais suffisamment tranquille pour pouvoir piquer un petit roupillon. Quelques dizaines de minutes d'un sommeil réparateur, et nous la retrouvons, fraîche et dispose, arpentant à pas de loup les toits de tuile rouge de la vieille ville, plus exactement le quartier des ambassades, se faufilant de cheminée en cheminée, enjambant les vasistas, sautant de gouttière en gouttière, de train en train, de port en port, aussi silencieuse qu'un chat en pantoufles de feutre.
Colibacille a remarqué le manège des marchands de glaces, faut pas la prendre pour une andouille. Des marchands de glace particulièrement nombreux ce matin dans le périmètre de l'ambassade de Suède, alors pourtant même que la saison touristique est loin de battre son plein (4). Elle a vite repéré aussi la fréquence alarmante avec laquelle ceux-ci (les marchands de glace) portent subrepticement à leur oreille un cornet à deux boules, de l'air le plus naturel du monde, tout en marmonnant des choses qui ne s'adressent visiblement pas à leur clientèle, par ailleurs absente.
Avec ce sens de la déduction qui n'appartient qu'à elle, et à quelques grands quadrumanes intellectuellement surdéveloppés, Colibacille a vite mordu le topo. Tout ça est plus que bougrement louche...
En quelques sauts de cabri et enjambées des anges, la voici sur le toit pentu de l'ambassade de Suède. Protégée des regards indiscrets par les protubérances de la centrale de climatisation, elle découvre vite un conduit d'aération, en dévisse la grille de protection avec son tire-bouchon suisse à pied nickelé, et s'introduit dans les profondeurs du conduit, telle un père Noël femelle qui aurait troqué sa hotte contre une panoplie de James Bond.
Allumant son stylo-torche à deux cent cinquante décibels de nuit, elle le coince entre ses dents, constate qu'elle n'a toujours pas la moindre carie, puis le retourne dans l'autre sens afin d'éclairer son chemin, et commence sa reptation dans le dédale du système d'aération. Pas de problème pour s'orienter : la belle aventurière a déclenché sa balise GSM, qui affiche en transparence sur le verre gauche de ses lunettes à cristaux liquides le plan en 3D de tous les réseaux et canalisations de la ville, y compris ceux de l'ambassade de Suède. Colibacille peut donc suivre sans hésiter le chemin qui va la mener jusqu'au bureau de l'ambassadeur.
Juste avant le dernier coude du conduit, la jeune fille éteint sa torche. Une lueur brille droit devant elle. Le bureau doit être éclairé. Les vis de la grille de protection ne lui causeront pas plus de difficultés que les précédentes (voir plus haut). Colibacille soulève la plaque avec mille et une précautions, et jette un oeil prudent dans la pièce. Tout est calme. Ayant récupéré son oeil, elle se coule à l'extérieur du conduit, telle une vipère lubrique s'envolant hors du nid natal.
La voici à plat ventre sur le plancher en bois d'eucalyptus javanais, immobile, tous les sens aux aguets. Le salon est effectivement tranquille, toutes les tentures tirées. Seule la lampe en coquille d'oeuf de moule ouvragée diffuse une clarté sépulcrale autour du bureau Louis XIX en acajou de boeuf massif. Silencieuse comme le poisson rouge dans son bocal, vive comme l'hirondelle dans l'alizée, méfiante comme la loutre dans sa flaque, Colibacille s'approche du halo lumineux, et contourne le gigantesque dossier clouté d'or et tapissé de cuir vert du fauteuil associé au bureau.
Écroulé sur le plan de travail, les doigts encore posés sur le cristal de sa souris translucide, Henri de Billouze-Lautrec repose, la joue sur le buvard humide du sous-main, l'oeil glauque et entrouvert, la narine plate.
Il a deux litres de rouge au côté droit.
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Ce n'était un secret pour personne dans le milieu diplomatique international : Henri de Billouze-Lautrec était un fieffé pochetron.
Dans les réceptions mondaines où il était fréquemment convié, tous le savaient : mieux valait garder les bouteilles hors de sa portée. On ne le rencontrait que très rarement sans ses meilleurs amis : Dom Pérignon et Johnny Walker, en la compagnie desquels il finissait régulièrement toutes ses nuits.
C'est dans cet état, mi-comateux, mi-xomatose, que Colibacille venait de découvrir Son Excellence l'ambassadeur de Suède, celui que tout le monde ici surnommait l'ami Billouze, celui qu'avait cité l'oracle de la Tête à Tohtô.
Sur l'écran vingt-deux pouces TFT ultra-plat du Cube G8 qui reposait sur son bureau quasi ministériel, la diode lumineuse blanche pulsait lentement, indiquant que l'ordinateur n'était qu'en sommeil. D'un frôlement de doigt plus léger qu'un souffle, Colibacille le ranima. Avec un léger grattement de disque dur qui s'éveille, l'écran obscur s'illumina, révélant le document que consultait l'ambassadeur lorsque le coma éthylique l'avait saisi. Un mail rédigé en français, et expédié quelques heures plus tôt.
De: gg
Date: Ven 20 sep 2002 19:39:38 Europe/Paris
À: billouze@embassy.bph
Objet: Réexp : global, suite...
Attachments: Il existe 7 pièces jointes, mais elles ne mordent pas.
Votre Excellence et cher ami,
Votre intuition était fulgurante, comme de coutume. Le piratage de la Global Corp. a eu l'effet escompté, et la rumeur suit son cours. Rien à craindre du côté du jeune homme, il a été neutralisé.
Restez méfiant toutefois : le Colonel a mis sur sa piste une redoutable aventurière, la célèbre Colibacille Espérandieu, que vous connaissez peut-être de réputation. Il est peu probable qu'elle remonte jusqu'à vous, mais si c'était le cas, je vous conjure de vous en méfier. Par mesure de précaution, un homme à nous la suit en permanence. Mais au cas où cet imbécile la perdrait, et s'il devait vous arriver malheur, à vous ou à un membre de votre équipe, le Département d'État nierait avoir eu connaissance de vos agissements, ça vous pouvez en être sûr.
Ce mail s'auto-détruira dans les cinq secondes.
Bonne chance, Jim.
G.G.
___________________________________________________________
Do You Youpee!? -- Une adresse @youpee.meu gratuite et en français !
Youpee! Mail : http://fr.mail.youpee.meu
Hasard et glorieuse incertitude de l'informatique, le mail ne s'était pas auto-détruit. Et quelques minutes plus tard, Coli-bacille en possédait une copie, dupliquée sur une des cartouches optiques de sauvegarde qu'elle trimballait toujours dans l'une des multiples poches de son sac à malices Cooper.
L'ambassadeur ronflait toujours, inutile d'espérer obtenir de lui quoi que ce fût en ce moment. Ce n'était pas le cas de son ordinateur dont notre amie avait rapidement scanné le disque dur de manière à pouvoir en examiner le contenu plus tard, tout à loisir. Le carnet d'adresses du logiciel de mail, par exemple, promettait à qui voulait l'entendre de révéler quelques pistes fort intéressantes...
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(1) Quand la maigre rigole, la grasse matinée. Proverbe de la dynastie des Pong (900 à 300 avant Jules César)
(2) Au Bouphpathan, le soleil pèse déjà douze bons kilos dès sept heures du matin, pour atteindre sans effort les deux tonnes vers la mi-journée, avant de maigrir fortement, et sans régime, en fin d'après-midi.
(3) Sacré Boby…
(4) La tournure stylistique de cette phrase n'a pas été homologuée par l'Académie Française, qui refuse même d'en entendre parler. (Note de Jules Duschnouffe, concierge de l'Académie Française, Quai Conti, Paris)
"Eponyme", chapitre 19
Gallineo Gallinea pressa le bouton de la télécommande, activant le son surround de sa télé à écran plasmatronique qu'il gardait en permanence branchée sur LGI. La Grosse Info, la chaîne du scoop permanent, affichait en continu le cours du CATCH 40, et sur un bandeau défilant le montant des principales actions du marché en temps réel. Dans le coin supérieur droit de l'écran, il avait vu apparaître le logo de la Global Corp. L'information que s'apprêtait à dispenser le jeune et dynamique présentateur allait sûrement l'intéresser.
« ... Les actions de la société s'effondrent depuis plusieurs jours sur les principales places financières, faisant de nombreuses victimes et occasionnant de sérieux embouteillages autour des ruines. Vous le savez, la Global Corporation aurait été l'objet de plusieurs piratages informatiques, et des informations alarmantes circulent sur un éventuel plan social au sein du groupe. Le Colonel Casimir Dupont de Lalma, le PDG du groupe, a annoncé une conférence de presse : je vous propose de la suivre maintenant, en direct sur LGI. »
Gallineo Gallinea monta légèrement le son sur sa télécommande alors qu'apparaissait à l'écran le visage sec et énergique du Colonel. La Grosse Info avait planté ses caméras dans son bureau directorial, où quelques fauteuils avaient été alignés pour accueillir les grands noms de la presse économique et people réunie, celle qu'on appelle la presse à agrumes tant elle nous pèle le citron.
Derrière lui, se découpaient les silhouettes des buildings incendiés par le soleil couchant. De temps en temps, la voile d'une jonque lourdement chargée traversait paresseusement le champ de vision de la caméra. Hong Kong, sept heures du soir.
« Merci, Mesdames et Messieurs, d'avoir répondu à mon invitation. Je ne vous retiendrai pas longtemps, mais je voulais vous faire part de quelques réflexions qui contribueront j'en suis sûr à clarifier une situation qui s'est curieusement obscurcie ces derniers temps autour de la société que j'ai l'honneur de diriger.
« La Global Corporation, vous le savez, est une des plus belles réussites de notre civilisation, et un des piliers de la société moderne dans laquelle nous vivons tous, contraints ou forcés, peu importe. Lorsque ce pilier vacille, c'est une des mamelles de l'humanité qui chavire. Cela, je ne puis le tolérer.
« Pendant des années, j'ai mis toute mon énergie au service de la Nation, quelle qu'elle soit. Vous le savez, je n'ai jamais hésité à mettre les mains dans le cambouis, ni à aller au charbon lorsque c'était nécessaire. C'est parfois salissant, mais, faites-moi confiance, j'ai un bon teinturier. C'est pourquoi vous me voyez devant vous ce soir.
« Qu'on se le tienne pour dit : je ne laisserai personne mettre des bâtons dans les roues du progrès. Qui touche à la Global, vole un boeuf. Qui touche à tout, touche à rien. Qui joue avec le feu, périra par la barbichette. Comme l'a si bien dit le Poète : Il n'est de salut que dans le salut. Y a-t-il des questions ? »
Gallineo pressa la touche de coupure du son. Il en avait assez entendu pour comprendre. Il le savait, le Colonel n'était jamais aussi dangereux que lorsqu'il était dangereux. C'était ça le danger. Avec son habileté coutumière, Casimir Dupont de Lalma avait repris la situation en main. Le krach était évité.
"Eponyme", chapitre 20
Arrivant à proximité du quai Aristide III, d'un pas toujours alerte (orange), Colibacille s'aperçut, à un imperceptible je-ne-sais-quoi, que quelque chose avait changé. Amarré non loin de son speeder aux formes effilées, un luxueux yacht inconnu se balançait mollement, dans la torpeur torpide du midi, animalement animé par la houle houleuse de la marée marrante. Non, montante, la marée. Mref. Heu, bref. Y avait du louche.
Coque éblouissante, hublots opaques, radar tournoyant au sommet d'un poste de vigie aux barreaux chromés étincelants. A sa poupe flottait un pavillon noir frappé d'une choucroute dorée.
Colibacille en était certaine : ce navire n'était pas dans le port lorsqu'elle même s'y était ancrée. Instinctivement, elle comprit qu'il eût été imprudent de s'aventurer en terrain découvert sans en savoir plus. Pendant plusieurs longues minutes, elle resta donc à l'affût, tous ses sens (y compris le sixième) aux aguets.
Et puis, à l'arrière du yacht, une porte vitrée coulissa. Une silhouette s'y découpa un instant au cutter. Celle d'un homme grand, musclé, à l'épaisse crinière blonde, chaîne en or barrant un torse puissant et moussu, short kaki, et mollets de coq. D'un geste dégagé, il jeta d'abord un mégot de Montecristo numéro cinq dans les eaux sales de la marina, puis un regard circulaire sur les environs, avant de regagner l'ombre propice de la cabine.
Un frisson glacial parcourut avec délices l'échine ondulante de notre héroïne. Elle avait reconnu l'inconnu, aussi bizarre que cela puisse paraître. C'était Tamerlan Free, l'homme au regard du nord.
Partout dans le monde, de l'Atlantique à l'Oural, des jardins de Babylone au sommet du Fujiyama, de Dunkerque à Tamanrasset, de Charybde en Syllabe, les yeux de Tamerlan Free étaient connus et redoutés. Il suffisait en effet qu'il entrouvre les paupières pour qu'une lueur mauvâtre (1) filtre aussitôt à travers ses cils ma fille. Ce rai de lumière sauvage, pareil à un rayon laser, pouvait parcourir des distances considérables à la vitesse d'un cheval au galop, et quiconque avait le malheur d'interférer avec sa trajectoire s'en trouvait instantanément tout estransiné. Il était rare que l'infortuné survécût plus de deux heures à ce rayon mortel. Transpercée par ce regard du nord, toute personne normalement constituée se voyait rapidement transformée en poulet rôti.
Voilà pourquoi depuis sa plus tendre enfance, Tamerlan Free portait des lunettes de soleil parfaitement topaques. Elles avaient fait sa renommée et sa fortune, depuis qu'il avait résolu d'en faire le commerce. Il les vendait par bottes de douze dans le monde entier, et ses boutiques de luxe sur Mayfair, Fifth Avenue, place Vendôme ou Tien Anmen étaient universellement réputées. Le génial publicitaire Jack Cegala avait même conçu pour lui un slogan encore dans toutes les mémoires: « Il est frit, il est frit, Tamerlan Free ! »
Paradoxalement donc, ce regard meurtrier qui eût théoriquement dû faire de lui un monstre en marge de la société, l'avait propulsé au firmament des célébrités, au point de donner naissance à une expression populaire encore fort en vogue :
« Qu'est-ce que t'as à m'regarder comme ça toi avec tes yeux de Tamerlan Free ».
Pour l'heure, le luxueux yacht de la société T.Free LTD Inc. était donc à quai dans le port de plaisance de Digescioñ, tout près du speeder de Colibacille. Notre héroïne ne pouvait imaginer une seule seconde que c'était le fruit du hasard, pour la bonne raison que le hasard ne donne pas de fruits, c'est bien connu, ou alors seulement à l'automne, à condition d'avoir bien élagué ses branches au printemps, et de l'avoir correctement protégé pendant tout l'été en disposant un bon terreau riche en humus à son pied. Et de toute façon, les fruits du hasard sont immangeables. Mais ne nous écartons pas du sujet.
Il était en tout cas impossible de monter à bord du speeder sans éveiller l'attention des occupants du Tadbozieu, puisqu'ainsi était baptisé le yacht de Tamerlan Free. D'autant (et Colibacille, avec son sens de l'observation aussi aiguisé qu'un couteau de boucher, n'avait pas tardé à le remarquer) que sur la passerelle du navire en question, deux autres silhouettes étaient apparues. Celles des deux hommes de main du marchand de lunettes : Gennaro Olivieri et Guido Pancaldi.
Pour l'heure, tous deux étaient occupés autour d'une course à l'escargot sur le gaillard d'avant. Gennaro Olivieri criait à intervalles réguliers « trois, deux, un » et soufflait brièvement dans son sifflet, tandis que Guido Pancaldi déclenchait frénétiquement son chronomètre à oreilles de Mickey. Bien innocent divertissement en apparence, me direz-vous avec l'insouciance qui vous caractérise si souvent, bande d'inconscients que vous êtes. Mais Colibacille connaissait la réputation des deux hommes, et savait de quoi ils étaient capables. Elle avait aussi entendu parler de la férocité de leurs escargots, élevés aux viandes en sauce et entraînés à repérer l'odeur du sang. Quand ils chassaient en meute, rien ne les arrêtait. Lorsque leurs maîtres les lâchaient sur une proie, ils se précipitaient sur elle, et aucune force ne pouvait les dévier de leur course. Des années plus tard (pourvu que l'objectif soit suffisamment éloigné) ils fonçaient toujours. Seul le sifflet de Gennaro Olivieri avait le pouvoir de les stopper. Et malheur à la feuille de salade qui osait se dresser en travers de leur route.
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(1) Mauvâtre : qui tire sur le mauve, sans être vraiment mauve. Mais presque.
"Eponyme", chapitre 21
Mais que diable Tamerlan Free bricolait-il à Digescioñ ? C'était la question fort existentielle ma foi que se posait Arno Future, en tapotant d'un doigt rêveur les touches de sa console meunière. L'examen des position GPS ne laissait guère de doute : c'était bien le Tadbozieu, le yacht du fameux marchand de lunettes, qui était venu s'amarrer dans le port de plaisance de la capitale bouphpathanaise, alors même qu'y séjournait l'affriolante Colibacille Espérandieu, objet de tous ses tourments.
Hasard ou nécessité ? difficile à dire. Ce qui était sûr, c'est que le mystérieux Tamerlan Free était mêlé, de près ou de loin, mais plutôt de près quand même, au piratage de la Global, et aux rumeurs qui avaient bien failli déclencher un krach mondial, peut-être même un krach boumhue...
Arno l'avait découvert dans les archives auxquelles il avait accès de par son poste élevé dans la hiérarchie de la Global Corp., Tamerlan Free possédait des parts dans le club de football italien la Vespa de Milan. Un club présidé par le redoutable Massoud Kostic, ancien criminel de guerre serbe reconverti dans l'import-export de denrées périmées datant du conflit du Grosovo. Et le treizième actionnaire principal de la Vespa n'était autre que Gallineo Gallinea, le roi de la volaille en conserve pour toute l'Asie du sud-est !
Vous commencez à comprendre ? Moi non plus. Mais Arno lui, avec toute la prodigieuse faculté de synthèse que lui offraient l'énorme capacité de son disque de stockage interne et sa mémoire vive toujours plus élevée d'année en année, possédait un pouvoir de réflexion largement supérieur à celui du commun des mortels. En d'autres termes, il pigeait un tas de trucs que nous, ça nous viendrait même pas à l'idée. T'imagines un peu.
Alors l'irruption de la bande de Tamerlan Free dans cette histoire, pour surprenante qu'elle fut, ne pouvait être écartée du champ des probabilités inhérentes à une bonne compréhension du mécanisme des potentialités relatives à la résolution de l'intrigue. Bref, fallait faire gaffe quand même.
"Eponyme", chapitre 22
Impossible donc de reprendre son bateau sans se faire immédiatement repérer par la garde rapprochée de Tamerlan Free. Mais Colibacille avait largement plus d'un tour en réserve dans son sac, ce fameux sac à dos multipoches dont elle ne se séparait jamais lorsqu'elle était en mission. Sa vie pouvait en dépendre, et elle le savait pertinemment.
En l'occurrence, le matériel de kite-surf qui s'y trouvait allait lui rendre un fier service. Sa planche préférée était une mini directionnelle d'un mètre soixante de long, à trois ailerons, spécialement customisée pour elle par un shaper de renom, avec laquelle elle aimait se laisser glisser en cruising, sans forcer sur les carres, tractée par sa Wipika FreeAir quatre lignes de quelques quatorze mètres carrés. En matière de glisse, Colibacille était une traditionnelle.
Elle se dirigea donc nonchalamment vers la plage de Digescioñ, la célèbre Copacabanocanada bien connue des touristes, et se mêla à la foule bigarrée des baigneurs et bronzeuses, renommés dans le monde entier pour leur élégance balnéaire minimaliste et un tantinet provocatrice.
Au bord de l'eau, dans l'espace réservé aux plaisanciers, elle commença à préparer son matériel, gonflant les lattes de sa voile, puis le bord d'attaque, à l'aide de sa pompe à air comprimé.
Le vent s'annonçait parfait, quinze noeuds environ, side-shore. Une fois ses lignes déroulées et fixées à la barre carbone vingt-deux millimètres, notre amie entreprit de s'équiper le plus discrètement possible. Enfin, discrètement, c'est une façon de parler, car plus d'un baigneur manqua défaillir en la voyant ôter son débardeur pour enfiler un shorty néoprène... Vous l'avez déjà constaté, la plastique de notre héroïne n'est pas réellement de celles qui passent inaperçues...
Enfin, harnais bouclé, straps ajustés à la bonne taille sur la planche, Colibacille lança sa voile, qui atteignit le zénith sans la moindre hésitation. A reculons, barre au harnais, planche sous le bras, leach fixé à la cheville, sourire au lèvres, la jeune femme gagne le bord de l'eau, où les véliplanchistes s'écartent respectueusement pour lui céder le passage. la mer est tiède, le vent vif : des conditions idéales pour un bon run.
Colibacille a maintenant de l'eau jusqu'à mi-cuisses. Elle s'allonge en arrière, soutenue par la pression du vent sur sa toile, passe d'abord le pied droit sous le strap avant (comme beaucoup de champions, Colibacille surfe en goofie), puis le gauche, sort son bout du harnais, et envoie doucement son aile dans la fenêtre.
Elle prend le power instantanément, et effectue un magnifique waterstart. Un beau jibe, bien appuyé, et la voici au delà du chenal de sortie, loin des baigneurs, loin de la menace. Enfin, qu'elle croit, la pauvre.
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Walter Proof
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- Publié le 04 Septembre 2010
- Mis à jour le 04 Septembre 2010 à 12h50
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