Synkrony
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Synkrony (Livre)
: «Il est trop tard…
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Du bleu à l'âme
Du bleu à l’âme
« C’est bon ? Vous enregistrez ?
… Oui merci, de l’eau.
… Je commence ? Par quoi ? Oh alors je vais commencer par le début… mon arrivée chez eux.
… C’est branché ? Je peux bouger ?
… Vous êtes prêt ? Alors j’y vais. »
Je me souviendrai toujours de ce détective privé. Il était là, assis sur un petit banc dans le salon, serrant son chapeau dans ses mains et regardant un peu partout. Il n’avait même pas enlevé son imperméable qui dégoulinait sur le sol. Il pleuvait depuis le matin, des trombes d’eau. Moi, je venais de quitter Monty.
Monty c’était… pardon c’est le premier coéquipier que j’ai eu lorsque je suis devenu lieutenant. Et ça, c’était ma première affaire d’enlèvement. Une vraie légende, Monty.
Et donc là je descendais les escaliers, Monty était toujours dans la chambre de la petite à parler avec les parents. Moi je voulais me faire un café, j’avais vu dans la cuisine une authentique machine à expresso italienne et je voulais m’en faire un depuis. Je ne suis pas insensible, c’était moche pour la petite mais dans notre métier on nous apprend à ne pas trop nous investir, sinon on est vite détruit.
Ce petit détective me faisait penser à un terre neuve attendant son maître. Un agent de police est venu me décliner l’identité de l’invité et m’informer du fait qu’il désirait parler au plus vite aux Bluet ; il disait avoir des informations pouvant les intéresser. Je ne voyais pas comment il pourrait les aider mais je suis quand même remonté vers la chambre pour leur dire, remettant à plus tard mon expresso.
J’ai ouvert la porte sans frapper, la mère pleurait sur l’épaule de son mari. Une belle femme, Camille Bluet qu’elle s’appelait. Même dans le chagrin elle trouvait le moyen de rester belle. Monty lui, il me regardait comme s’il allait me tuer avec son arme de service ; alors je me suis dépêché de dire qu’un homme dans le salon prétendait pouvoir les aider. Aussitôt, j’ai vu au regard de Monty que je venais de faire une gaffe. Ne jamais donner de faux espoirs aux familles victimes d’enlèvement, elles se précipitent dessus. Monty m’a dit de prendre sa déposition et lui demander de partir ; mais déjà la mère avait bondi hors de la chambre et courrait dans l’escalier. Monty est allé la chercher avec le mari. Ne les voyant pas revenir, je suis sorti de la pièce et j’ai vu la mère qui secouait énergiquement le détective privé. Monty s’est interposé et les a séparé, alors que la mère criait :
« Combien ? »
Le temps que je descende, le privé avait été évacué par des uniformes et la mère était en larmes. Nous avons encore regardé quelques affaires dans la maison puis avec Monty nous sommes rentrés au poste faire notre rapport.
L’affaire de la petite Alice Bluet venait de commencer…
*
**
Je me suis toujours vanté de ma prose. Je me trouve assez doué en écriture. Et comme Monty n’aimait pas taper les rapports, c’est moi qui les faisais. J’aimais bien ça. Mais je vous avoue que celui-ci a été un peu plus dur que les autres.
Une fillette, enlevée… elle n’est pas la première et elle ne sera pas la dernière, tant que dehors y’aura des détraqués. Après tout ce temps, je me demande encore comment j’aurais pu agir pour que cette affaire se passe mieux… pour qu’elle se passe bien. Et souvent, quand je rentre chez moi, je réfléchis à comment améliorer mon travail. Nous les flics, on se remet constamment en question. Le doute est toujours présent. Vous savez, policier n’est pas un métier, c’est une vocation, un devoir qu’ont les gens comme moi de…
« Pardon ?
… Oh, oui, l’affaire… »
La petite avait été enlevée dans un parc. C’est sa baby-sitter qui était censée la garder. Un joli brin de fille. Elle était étudiante enje-ne-sais-plus-quoi. Bref, évidemment nous sommes allés l’interroger chez elle.
*
**
La baby-sitter habitait une petite chambre de banlieue parisienne. Lorsque nous sommes arrivés, elle pleurait. Dix minutes après, les larmes tombaient encore. Il fallait la comprendre la pauvre. Monty et moi, avons tenté de lui remonter un peu le moral, on lui a servi un café (mais ce n’était pas un expresso) et après un long moment, elle s’est calmée et a enfin pu nous parler. J’ai laissé faire Monty.
« Donc, à quelle heure vous êtes-vous rendues dans le parc ?
— Al… Alice et moi nous y sommes allées vers les deux heures, comme souvent à cette période de l’année. Vous savez, on a nos petites habitudes. On connaît presque tout le monde dans ce parc.
— Oui, d’accord… Et une fois là-bas, qu’avez-vous fait ?
— Et bien, la petite est allée rejoindre ses camarades de jeu et moi j’ai révisé mes cours deje-ne-sais-plus-quoi. J’ai un examen dans deux jours. Je l’ai à peine quittée des yeux, je vous jure !
— Oui, je vous crois, qu’il a dit Monty, mais quand avez-vous remarqué sa disparition ?
— Sur les coups des trois heures, elle devait aller à son cours de danse, c’est à deux pas du parc. Et là, quand j’ai relevé les yeux de mes notes, elle avait disparu ! Pourtant je n’arrêtais pas de la surveiller je vous jure, j’ai juste regardé mes cours trente secondes. Je l’ai cherchée, je l’ai appelée, j’ai même été voir sur l’avenue pour m’assurer qu’elle n’était pas sortie du parc… des mamans sont venues m’aider pour la trouver mais même les enfants qui jouaient avec elle ne savaient pas où elle était. On l’a cherché partout mais on ne l’a pas trouvé… oh mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ?
— Vous n’avez rien noté d’inhabituel avant sa disparition ?
— Non rien du tout. Comme je vous l’ai dit, il y avait les mêmes gens que d’habitude ! Oh s’il vous plaît, retrouvez-la !
— On va la retrouver, que je lui ai promis.
— Nous allons faire notre possible, a enchaîné Monty, merci de votre aide. Voici ma carte si quelque chose vous revient… »
Et là, il a posé une main sur l’épaule de la fille qui recommençait à sangloter. Nous en avions fini avec elle. Et nous n’avions aucune piste. Enfin, il nous restait tout de même les lieux de l’enlèvement à voir. On attendait que l’équipe de recherche scientifique ait fini son boulot avant d’y aller.
Alors on a pris la voiture, direction le parc. C’était un petit parc avec ses arbres desséchés, sa légère verdure, ses bancs, son bac à sable et son toboggan. Des parc comme y’en a tant dans Paris.
Quand nous sommes arrivés, les techniciens prélevaient encore des échantillons. On a fouillé longuement l’endroit, on a envoyé des uniformes interroger le voisinage, en vain. Mais Monty, il est fort, il a vu un truc que personne n’avait vu.
De l’autre côté du trottoir, sur l’avenue, y’avait deux, trois mégots de cigarettes. Je sais, à Paris on peut trouver ça normal. Mais même marque, même endroit, bing !Le kidnappeur fume, je me dis. Et là Monty, il me sort :
« Non ce n’est pas à lui.
— Comment ça ? Vous avez vu quelque chose Monty ? »
Il m’a tendu la cigarette. Je n’ai rien vu jusqu’à ce qu’il me le montre, sur le filtre.
« Le kidnappeur est une femme ?
— Non… Quelqu’un a attendu ici mais ce n’était pas pour la gamine.
— Pour quoi alors ?
— Y’a que des putes qui mettent autant de rouge à lèvres. »
J’étais scié. Rien qu’en voyant du rouge à lèvres sur un mégot, Monty avait trouvé un témoin. Enfin trouvé, il avait identifié sa profession mais pour la retrouver c’était autre chose.
« Viens, qu’il me sort.
— On va où ?
— Rendre visite à Magda. »
*
**
« Vous n’auriez pas un expresso ?
… Non, c’est bon, tant pis ça ira. C’est juste que j’aime bien les expresso.
… Pas mauvais, vous utilisez quoi comme dosette ?
… On reprend ? D’accord. »
Vous connaissez Magdalena ? C’est la plus vielle prostituée de Paris… et probablement du monde. Heureusement pour elle, maintenant, elle dirige un bar à strip-tease, parce que sinon elle serait à la rue… enfin non justement mais…
« Où j’en étais ? »
Monty la connaissait, du temps où il bossait à la mondaine. Donc on est entré dans le bar. C’était la fin de l’après-midi mais il y avait déjà de l’ambiance. Ambre sur la scène faisait un truc avec son nombril. Il avait l’air d’avoir une vie propre. Il ondulait au même rythme que ses hanches qui étaient… oui donc, j’ai suivi Monty au bar. Je me souviendrai toujours de cette scène.
« Hein ? Ambre ? Non, je parlais de Monty. Mais oui, celle-là aussi… »
Directement, Monty a demandé Magdalena et là, le barman, un type qui avait des bras comme moi j’ai un torse maisen moins poilu… ses bras. Bref, il a tendu son majeur à Monty. Là, je me suis dit« Mon coco, t’es bon pour te faire embarquer, le temps de te montrer notre plaque… ».
Monty m’a regardé quelques instants et brusquement s’est retourné vers le barman qui préparait un cocktail, lui a attrapé la tête dans une main et l’a brusquement cogné contre le comptoir. Le type était K.O. Il s’est écroulé par terre, le nez en sang. Monty s’est ensuite tourné vers le reste de la salle et a lancé :
« Où tu es Magda ? »
Y’a pas eu un bruit pendant un moment, puis une porte s’est ouverte. Une vieille bonne femme en est sortie et s’est approchée de Monty sans dire un mot. Arrivée devant lui, elle a dit « Monty mon chou, pas la peine de frapper voyons ! » et elle l’a embrassé sur la bouche ! Dégueu !
Monty a commencé à parler avec elle, avant qu’elle ne lui dise de venir dans son bureau. J’allais les suivre quand il m’a arrêté d’un geste et m’a dit de rester là.
Je n’avais pas vraiment le choix, et Monty est parti avec la vieille Magda dans son bureau. Moi je regardais la scène que mataient plein de pervers en fumant une clope. Ambre n’avait même pas arrêté son show. Elle faisait l’alphabet avec son nombril.
La soif me prenant, je me suis tourné vers le nouveau barman qui essuyait un peu de sang sur le comptoir.
« Vous ne feriez pas des expresso par hasard ? »
*
**
Elle a promis à Monty de faire diffuser l’info même si, bon, les prostituées ne sont pas vraiment du genre coopératif avec la police. Nous en attendant, on se retrouvait sans aucune piste donc on a terminé la soirée comme ça. Moi j’étais content, j’allais pouvoir rentrer à temps chez moi regarderEnterprise à la télé. J’ai laissé maman devantla uneet je me suis fait chauffer un bon petit chocolat chaud en me préparant des tartines au beurre salé que j’avais préalablement…
« Quoi l’enquête ?
… Oh oui pardon.
… J’en étais où ? Ah oui ! »
Quand je suis arrivé au poste le lendemain matin, une petite surprise nous attendait. Enfin dans les 80 kilos quand même la surprise. Monty n’était pas à son bureau. Il m’a fallu plusieurs minutes avant de partir à la pêche aux renseignements. Un collègue m’a appris qu’un homme était venu livrer des informations sur l’enquête et que Monty l’interrogeait en salle d’interrogatoire.
Je me suis précipité vers la salle mais je n’y suis pas rentré, non, je suis allé dans lachambre noire. Vous savez dans les films, la petite salle derrière la large vitre. Ben, c’est ça. Et donc j’y suis allé et j’ai vu Monty interroger… le privé. Celui qui était chez les Bluet. Il était tranquillement installé, les pieds sur la table, café à la main. Il devait avoir des informations importantes parce que Monty déteste quand on met les pieds sur la table. Oh oui il déteste ça !
« Pardon ? Oh oui, je sais ce qu’il était venu dire. En fait, c’était pas grand-chose, mais c’était important. Il avait le nom du témoin.
… Comment il l’a eu ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que les Bluet l’ont engagé pour retrouver leur fille. »
Quand il est parti, Monty n’a même pas pris le temps de manger lecroissant que je lui avais apporté. Il m’a juste dit de grimper dans la voiture ; on allait voir un témoin.
*
**
« Où on va, Monty ?
— Voir un témoin…
— Vous l’avez déjà dit… et je n’aime pas votre façon de conduire… »
Monty conduisait une vieille coccinelle bleue délavée qui avait vu de la route. En tout cas, elle avait du mérite de fonctionner encore, avec le traitement que Monty lui infligeait.
Nous venions maintenant de dépasser la porte de la Chapelle et j’ignorais toujours où nous allions.
« Monty ? Où allons-nous ? »
J’ai alors eu la frayeur de ma vie. Enfin, l’une d’elle. Monty me regardait et continuait à conduire.
« Écoute le bleu, faut que tu arrêtes avec tes questions stupides. Tu veux savoir où on va ?
— Euh oui… attention la voiture !
— T’occupe… et pour savoir où on va… on va aux putes. »
Et il n’a plus décroché un mot jusqu’à que nous arrivions au bas de cet immeuble de la porte d’Aubervilliers.
Il a garé la voiture sans même fermer à clé. Une épave pareille, qui en voudrait ? Le pas décidé, Monty s’est engouffré dans le bâtiment. À l’intérieur, des portes vitrées et un petit interphone sur notre droite. Après avoir tenté d’ouvrir la porte, mon collègue a appuyé sur tous les boutons de l’interphone dans l’espoir qu’une âme charitable ouvrirait aux forces de l’ordre.
Aucune réponse.
Une petite dame aussi large que grosse est alors sortie en tenant dans ses bras un horrible petit sac à main qui aboyait. Elle nous a lancé un regard apeuré — surtout à Monty — mais nous sommes quand même rentrés. Monty s’est approché des boîtes aux lettres, a passé un doigt dessus pour les éliminer et s’est arrêté sur l’une d’entre elles. Le nom indiquaitFauder. Aussitôt après avoir noté l’étage et l’appartement correspondant, Monty s’est dirigé vers l’escalier. Quatre étages… mes jambes n’allaient jamais tenir le coup ; ma langue non plus. Effectivement, au bout du troisième étage, alors que mes genoux flageolaient, je ne pus me retenir de demander.
« Monty… qui est Fauder ?
— Aucune idée… »
Il arriva au cinquième et s’engagea dans le couloir. Je marchais sur ses pas et il s’arrêta devant le 42 pour frapper à la porte.
« C’est pas Fauder qu’on cherche.
— Mais qui alors ? »
La porte s’ouvrit sur une jeune femme brune, les cheveux courts, complètement endormie. Elle était seulement vêtue d’un tee-shirt et d’une culotte. Elle avait coincé la chaînette, empêchant la porte de trop s’ouvrir. Lorsqu’elle parla, ce fut avec un fort accent d’Europe de l’Est.
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— Lena Kurkov ? »
Elle s’apprêtait à fermer la porte lorsque Monty coinça son pied et dégaina sa carte de policier.
« Police.
— Je vois ça. Je connais mes droits.
— Tu n’as pas de droit, mais tu as le choix. Soit j’appelle l’immigration pour qu’elle ouvre la porte, soit c’est toi qui l’ouvres bien gentiment pour répondre à quelques questions. Alors ? »
La prostituée hésita quelques secondes avant de fermer la porte. J’allais repartir quand nous entendîmes la chaînette se déplacer. La porte s’ouvrit peu après. Lena Kurkov se tenait là, nous invitant avec des éclairs dans ses yeux à entrer.
« Excusez-nous si nous vous avons réveillée mademoiselle, balbutiais-je.
— J’ai quitté le boulot y’a trois heures, alors dépêchez-vous que je retourne dormir. »
Malheureusement pour elle, Monty avait décidé de s’installer. Une fois entré dans le minuscule appartement, il avait ôté le gros manteau de fausse fourrure qui gisait sur le canapé avant de s’asseoir au milieu du sofa, prenant toutes ses aises et ne me laissant pas la moindre place pour m’asseoir. Se tournant vers la jeune femme, il commença l’interrogatoire.
« Tu n’as pas de café ? »
La prostituée s’installa sur la seule chaise disponible, juste en face de lui, avec un sourire espiègle. Moi je restais debout à l’entrée.
« Les hommes viennent rarement chez moi pour boire un café.
— Les hommes qui viennent chez toi sont rarement des policiers.
— J’en ai quelques-uns.
— Je suis là pour te poser quelques questions…
— Vous voulez connaître mes tarifs ?
— Alice Bluet.
— Qui ?
— La gamine qui s’est fait kidnapper hier.
— Quel rapport avec moi ?
— C’était dans le square devant lequel tu tapines.
— Avec toutes les vielles peaux ? Oh je le connais ce parc.
— Alors qu’as-tu à me dire ?
— Rien.
— Prends le temps de réfléchir.
— J’ai tout le temps de réfléchir quand un type me grimpe dessus. Je n’ai rien vu.
— Sûre ? »
Je voyais que Monty ne la croyait pas ; il semblait avoir vu quelque chose que je n’arrivais pas à percevoir, comme si elle ne nous disait pas toute la vérité. C’est ça qu’on appelle le flair des policiers. Maintenant, je pense que je le verrais.
« Sûre.
— Tu sais quelque chose. Je veux savoir quoi.
— Je ne sais rien. Maintenant dégagez ou je crie au viol.
— Qui te croira ?
— Vous voulez être là pour le savoir ? »
Monty la fixa sans cligner des yeux pendant un moment qui me parut interminable. Il avait la même expression qu’avec le barman. Cependant, Monty se contenta cette fois-ci de sortir une carte de sa poche en se levant et la lui tendit.
« Si quelque chose te revient, appelle-moi.
— Et si j’ai besoin d’autre chose ?
— Achète-toi un chien.
— J’ai déjà le collier.
— J’achèterai les croquettes. »
Sans dire un mot de plus, Monty sortit de l’appartement. Je jetai, pour ma part, un dernier regard à l’occupante.
« Et désolé pour le dérangement mademoiselle…
— Va chier gamin. »
*
**
Durant les jours suivants, l’enquête n’a pas avancé d’un poil ! Pour tout vous dire, je passais mon temps dans le bureau à regarder Gaëlle Nivet à la télé, la reporter qui nous faisait passer tous les jours pour des nuls. J’aurais aimé la voir à notre place, elle.
Nous avons interrogé des centaines de témoins, certains même plusieurs fois, mais aucun résultat. Nous n’avions aucune piste. La nounou,rien. Et la prostituée… on ne l’a jamais retrouvée. Nous sommes retournés à l’appartement le lendemain de son interrogatoire mais elle était partie. Monty a interrogé le milieu,rien. C’était moche pour la famille que l’enquête n’avance pas. Monty, lui, passait son temps dehors, il me disait de rester au bureau au cas où un coup de fil intéressant arriverait. Alors je restais près du téléphone à me morfondre et à améliorer mon score au démineur. Si j’avais su, je serais resté chez moi !
« C’est du café ?
… Vous n’avez pas d’expr… non je comprends…
… Donc de quoi je parlais ? L’enquête n’avançait pas ? Ah bon ?
… Ah oui, c’est vrai. »
Il devait être vingt-deux heures trente lorsque ma mère me réveilla. Il y avait quelqu’un pour moi au téléphone. Je suis sorti de mon lit, ai mis mes chaussons et ma robe de chambre jaune et bleu…
« Si, la couleur est importante, elle va avec le motif. En fait c’est une reproduction de…
… Ne soyez pas grossier, j’y reviens, une minute ! »
Au téléphone c’était Monty… il avait une piste sur le kidnappeur. Je devais le rejoindrefissa vers République. Aussitôt le téléphone raccroché, je m’habillai, demandai la permission à maman pour emprunter sa voiture et allai retrouver Monty à République.
Lorsque j’arrivai au rendez-vous, Monty était assis sur le capot de sa coccinelle à fumer tranquillement. Je me garai à coté, exécutai un joli créneau et lui dis bonsoir.
« Tu dors avec un bonnet de nuit ? »
Comprenant la remarque; j’enlevai aussitôt le-dit bonnet et le fourrai dans ma poche. Monty m’expliqua alors que le suspect était un dénommé Karl Thomas et qu’il exerçait divers boulots comme le racket ou le proxénétisme ; un type pas très gentil en somme. Le suspect se trouvait dans la boîte de nuit devant laquelle nous étions. Donc nous devions entrer, lui demander de nous suivre et l’emmener au poste.
Nous avons traversé la cour jusqu’aux videurs qui nous refusaient l’entrée. Il a suffit que Monty montre sa carte de policier pour que nous puissions passer. Nous avons descendu les escaliers et sommes entrés dans la boite de nuit. L’ouvreuse, qui nous indiquait que c’était une soirée privée, voulait nous faire payer 22 euros chacun. Monty l’envoya balader et nous pénétrâmes sur la piste de danse.
La musique était assourdissante. Je suppose qu’ils ne devaient pas souvent passer du Sardou. Hormis la nuisance sonore, je remarquai bien vite que les lumières pouvaient rendre n’importe qui épileptique et que la fumée était tellement épaisse qu’elle m’empêchait même de voir mes chaussures qui collaient au sol. Monty s’était rapproché de moi et m’avait crié :
« Va dans la cabine et vois si tu peux le repérer de là-bas. »
Du doigt, il m’a indiqué la direction de la cabine en me donnant une photo du suspect. Je m’y rendis aussitôt et constatai rapidement qu’à l’intérieur de l’habitacle, le bruit était encore plus fort, je ne pouvais pas me concentrer. Je voyais Monty qui cherchait un peu partout. J’eus alors une idée brillante : user de mon autorité. Je sortis ma plaque d’officier de police au tourneur de disques et lui demandais d’arrêter sa musique. Dès qu’il le fit, les gens se mirent à siffler. Il m’indiqua où se trouvait le micro et le mit en marche. Juste avant de parler, je regardai Monty qui semblait me murmurer « C’est bon ».
« Mesdames et messieurs, excusez-moi de vous interrompre. Ceci est une enquête de police, je suis moi-même lieutenant et je souhaiterais… »
Mais je ne pus jamais terminer ma phrase, trois hommes armés avaient décidé d’interrompre mon intervention par une salve de balles. Aussitôt, le disc jockey me plaqua au sol alors que la vitre de la cabine explosait sous les mitrailles.
« Vous n’avez pas d’arme ? Me hurla-t-il alors qu’il me maintenait au sol depuis plusieurs secondes.
— Si…
— Alors vous devriez peut-être vous en servir ! »
Il avait raison. Je devais riposter. Je sortis mon revolver de service de sa gaine, l’armai et me préparai à lancer une contre-attaque. Dès que les balles cessèrent de siffler et que les cris doublèrent d’intensité, je me redressai, pétoire au poing.
C’était fini. Deux hommes se trouvaient au sol, inanimés, un troisième se faisait passer les menottes par Montyle super flic. Je le regardais en souriant. C’était, pardon,c’est le meilleur. C’est alors que je vis quelque chose dans l’escalier. J’ai l’œil vous savez,une mémoire photographiquequ’ils disent. C’était Karl Thomas. Aussitôt je hurlai vers Monty pour le prévenir. Ce dernier regarda le suspect qui montait et me cria d’aller à sa poursuite. Je me précipitai aussitôt lorsque le tourneur de disque m'appela.
« Vous oubliez ça lieutenant. »
Et il me lança ma plaque d’officier de police. Je le remerciai rapidement en lui souhaitant une bonne continuation et partis à la poursuite du suspect.
Je grimpai quatre à quatre les escaliers près de la cabine, espérant surprendre Thomas dans sa course. Monty hurlait aux gens d’appeler des policiers.
Arrivé en haut des escaliers je vis le suspect ; il regardait partout, l’air apeuré.
« Thomas, je vous arrête au nom de la loi ! » criai-je dans sa direction en tentant de dégainer.
Lui avait déjà une arme au poing et la pointa sur moi. J’eus la présence d’esprit de me cacher derrière un mur alors qu’il tirait trois balles. Je me dégageai ensuite et pointai mon arme sur lui. Hélas, le suspect s’était enfui dans la cage d’escalier. Je partis à sa suite, pénétrai dans la cage d’escalier et, comme appris à l’école de police, mon arme pointait vers mon centre de vision. Je regardais en face, à droite, à gauche, en bas puis en haut. Il tentait de s’enfuir par les toits. Je partis à sa poursuite et, de ma main gauche, sortis mon téléphone portable pour appeler Monty. Il décrocha rapidement.
« Il se dirige vers les toits, je suis à sa poursuite !
— J’arrive, attends-moi ! » hurla-t-il.
Mais je pouvais l’avoir. Thomas avait un RG 14, des vieux six-coups pas chers mais avec une faible fiabilité et une courte portée.Vous savez comment je le sais ?
« Ah je vous ai parlé de ma mémoire photographique…
… Oui l’affaire… »
Thomas était un gaillard rapide, il fut rapidement sur le toit mais moi, mes longues heures à l’Aquaboulevard avaient payé puisque j’arrivais à rester sur ses pas. Je fus bientôt à mon tour au bout de la cage d’escalier. Je m’arrêtai, à l’affût du moindre mouvement et ouvris délicatement la porte donnant sur le toit, arme en avant. Un gros tuyau en fer s’abattit alors sur mon bras, me faisant lâcher mon arme. Le suspect me tira par le col et me jeta à terre. Il avait les yeux injectés de sang et commença à me frapper avec son tuyau. Je ne pouvais rien faire, me contentant de me protéger la tête lemieux possible, comme appris à l’école. Puis, sûrement fatigué du lynchage, il me prit par les cheveux et me traîna sur le gravier jusqu’au bord du toit. Il me donna alors plusieurs coups de pied dans les côtes en m’injuriant moi et ma fonction, avant de lancer le tuyau au loin. Je le regardais, il souriait. Lentement son RG 14 se tendit vers moi, vers ma tête, à mesure que son sourire grandissait. Je le vis armer le chien et là, le coup de feu fut tiré.
Karl Thomas ne comprit que trop tard ce qui lui arrivait. Il se retourna en titubant vers Monty qui tenait encore son arme fumante, droit sur le suspect. Ce dernier tenta de lever son arme vers Monty mais mon équipier tira à nouveau, en plein ventre cette fois. Thomas recula sous l’impact. Il se tenait juste au-dessus de moi lorsqu’il perdit l’équilibre et chuta quatre mètres plus bas sur un autre toit. Monty venait de me sauver la vie face à ce kidnappeur d’enfant… mais cela avait coûté la vie à la gamine.
*
**
Karl Thomas passa quatorze jours dans le coma. Le temps pour nous de terminer l’enquête et de découvrir le corps de la petite.
Elle a été découverte quatre jours après ces événements, flottant sur le canal de l’Ourcq. Un clochard avait du l’y jeter pour profiter de la planque de Thomas où la petite était morte.
Chez le suspect, nous avons trouvé plusieurs éléments prouvant sa culpabilité qui ne laissa aucun doute lors de son jugement. Mais à quoi bon, la gamine était morte.
J’étais là à l’enterrement. J’étais là au jugement.
Je comprends la réaction de la mère.
« Mon avis ? C’est lui le coupable ! Aucun doute là-dessus.
… Oui bien sûr si j’avais été prudent, si j’avais attendu Monty, Karl Thomas ne serait pas tombé dans le coma et nous lui aurions fait cracher l’adresse où il avait enfermé la gamine. Mais on ne peut pas revenir en arrière.
… Dans cette affaire Monty est un héros.
… Oui, ça a eu lieu trois jours après avoir arrêté Karl Thomas. Mais ce qui est arrivé à Monty ce jour là n’a aucun rapport avec l’enquête.
… Oui j’en suis sûr.
… Nous avons terminé ? Oui, moi aussi.
… Quoi là ? Oh je vais au bistro du coin. J’ai entendu dire le plus grand bien de leur expresso.»
** FIN **
Il est trop tard...
Il est trop tard...
Tu es si… froide.
L’air n’est pas très chaud ici, c’est vrai, mais toi, tu es presque gelée.
Je te prends la main et frissonne malgré moi. Ta main, si douce, si chaude d’habitude, je la prends entre les miennes, l’approche de mes joues. Tu me caresses de tes petites mains inertes. Je dépose au milieu de tes doigts un tendre baiser avant de les reposer sur la table. Elle aussi est froide. Je te regarde, tu as l’air si paisible, tu as l’air de dormir.
Derrière moi ton père est en train de vomir. Il ne supporte pas le spectacle. Pourtant tu es si belle.
Tes cheveux sont un peu emmêlés, je tente d’y remédier mais le médecin m’arrête. Ton père fait un signe au docteur, il croit que je ne le vois pas. Le docteur me repousse légèrement mais je ne peux pas te quitter ; pas même lorsque il remet le drap sur ton visage et qu’il rentre la table avant de fermer la porte de ta case. Tu es partie, ma petite Alice, si loin de moi…
*
**
« Maman je peux aller au parc ?
— Demande à Nina de t’emmener. »
Cette maison est immense et tu as besoin de sortir. Je me souviens de ce moment. Tu avais… je ne sais plus quelle activité et tu voulais aller au parc avant. J’avais mieux à faire. J’avais toujours mieux à faire, pas de temps à t’accorder, pas même le temps d’un regard bienveillant. Je restais assise à mon bureau, le nez sur mes papiers, redressant mes lunettes toutes les dix secondes.
Je me souviens encore lorsque tu m’as dit au revoir, je ne t’ai pas répondu, je n’ai rien grommelé, la seule pensée que j’ai eue sur le moment fut pour mes lunettes, une nouvelle monture, la facture traînait dans le coin en haut à droite du bureau dans le dossier personnel.
Tu es partie loin de moi, et moi je pensais à mes lunettes. Quel prix dérisoire comparé à toi, mais à cet instant, j’y tenais à ces lunettes. Visuellement elles ne se démarquaient pas beaucoup des autres; seul un petit sigle de deux lettres sur les branches la démarquait et rendait par conséquent cette paire très coûteuse. Au final, ce n’était rien d’autre que quatre bouts de métal montés ensemble et bêtement soudés.
Et ces lunettes qui ne cessaient de tomber de mon nez. De rage je les ai enlevées. Dans le mouvement, j’ai fait tomber une photo de toi, prise au zoo quelques années plus tôt. Je ne l’ai même pas ramassée. Elle ne tombera pas plus bas ai-je pensé, le cadre n’est même pas cassé, elle ne risque rien, je n’ai donc pas à m’en occuper. J’avais bien tort.
*
**
Deux kilos huit cents grammes.
Le poids de mon rosbif dimanche dernier.
Ton poids lorsque tu es née.
Tu es née avec deux jours et quatre heures trente sept d’avance. Ton poids était inférieur à la normal.
J’étais jeune à cette époque, le poids de la culpabilité et des autres soucis ne m’avait pas encore atteints. Ton père et moi nous croyions amoureux. Lui y croit toujours… tant qu’il n’est pas avec sa secrétaire.
Nous avons tous deux grandis dans des cocons dorés familiaux et malgré cela nous roulions en R20. Je l’aimais cette voiture, d’une couleur gris métallisé, autoradio cassettes, quatre vitres électriques. C’est là-dedans que ton père m’a conduit à l’hôpital Robert Debré.
Il était si inquiet et si heureux les premières heures, car tu as mis du temps à venir, mon ange. Huit heures après mon arrivée à l’hôpital, le travail avait à peine débuté. Ton père avait assisté à l’accouchement, offrant sa main au broyage de la mienne.
Il a été le premier membre de la famille que tu ais vu. J’ai été la première à te tenir dans mes bras. Je m’en souviens encore, je ne voulais pas te lâcher. Je voulais te serrer dans mes bras jusqu’à la fin des temps. Tu ne m’as abandonnée que lorsque l’épuisement a eut raison de moi et que je me suis endormie. Alors ce fut ton père qui veilla sur toi.
Ton bracelet de naissance indiquait Alice, le nom de ma mère.
Ton certificat de naissance annonçait Alice Joela Kristell Bluet. Ma fille.
Je t’ai aimée bien avant ton premier sourire.
Je passais mes journées à te prendre dans mes bras, te cajoler. Tu t’agrippais à mes doigts, tu étais un si joli bébé.
Tu étais mon trésor, le début d’une nouvelle vie merveilleuse, tu étais une partie de moi, tu étais mon tout, tu étais mon cœur.
Mon cœur a saigné, mon cœur est mort.
*
**
Même le ciel te pleure. Je m’en aperçois lorsque je sors de l’église. Je n’ai rien écouté de ce qui a été dit, me contentant d’afficher un sourire triste et de parfois hocher la tête. Ils semblent satisfaits.
Maintenant, j’attends dehors que l’on te mène à ta dernière demeure. Ton père ne porte pas ton cercueil à cause de ses soi-disant problèmes de dos. Nous sommes les deux premiers à sortir, alors que les autres se recueillent en silence.
J’ai quitté l’église pour prendre l’air frais, ton père pour fumer. Cette cigarette comme je la hais. Presque autant que ces vautours qui nous flashent depuis que nous sommes sortis. La police tente de les éloigner, mais les vautours reviennent toujours. D’ailleurs le jeune policier qui enquêtait avec son collègue est là. Pourquoi l’autre n’est-il pas là ? Sûrement sur une autre affaire. Nous ne sommes rien maintenant que tu n’es plus là, alors pourquoi viendrait-il ? Pour rien ?
Alors que ton père achève sa cigarette et que ce policier balbutie des mots que je ne cherche même pas à comprendre, les portes de l’église s’ouvrent. La foule de « proches » passe devant moi en baissant la tête comme si ils cherchaient une faille pour sauter dedans et échapper à ce qui va suivre.
Tant pis pour eux, ils subiront ce calvaire jusqu’au bout.
Ton oncle Martin fait parti des quatre hommes qui portent le cercueil. Il est en tête sur la droite. Il me tend un faible sourire pour me réconforter. Raté.
Je le suis néanmoins car il te porte. Ce cercueil est si petit. Nous suivons tous en silence ton oncle Martin. Seuls la pluie et le flash des photographes viennent troubler ce calme. Nous marchons pendant ce qui me semble être des heures. Mes pieds commencent à me faire souffrir. Machinalement, je porte la main vers mon nez pour rehausser mes lunettes. Elles ne sont pas là, heureusement pour elles.
Nous nous arrêtons enfin devant un trou. C’est là que tu te reposeras mon enfant. Les croque-morts installent ton cercueil sur leur machine qui te fera descendre parmi les vers. Ces satanés lombrics.
Je sens quelque chose entre mes doigts. C’est ton père qui me glisse une rose jaune. Le protocole à suivre me revient en mémoire, je dois déposer la rose sur le cercueil.
Fait chier le protocole !
Je broie la fleur dans ma main ; les pétales se mêlent en une bouillie jaune et les épines me lacèrent la main. Le sang coule sur mon poignet et vient teinter la manche de ma robe de rayures pourpres. Ton père tente de m’arrêter ; je le repousse. Je tends la main au dessus de ton cercueil, ce n’est pas une rose que recevra cette boîte mais mon sang, celui qui coulait dans les veines de celle qui se trouve enfermé entre ces quatre planches. Le liquide rouge perle à petites gouttes de ma main, deux puis trois larmes de sang tombent avant que l’on me repousse en arrière. Un cercueil si beau, il ne faudrait pas le salir. Surtout il sera si bien, au propre, dans la terre.
Une goutte glisse lentement sur le côté laissant une petite traîné rouge bientôt effacée par la pluie. Oui, moi aussi je pleure la perte de mon enfant.
*
**
C’est vrai, c’est un joli petit parc. Je comprends maintenant pourquoi tu l’aimais tant.
De la danse, c’est là que tu devais aller après, à un cours de danse. Je m’en suis souvenu car je suis passée devant l’immeuble où je t’ai inscrite il y a deux ans, juste à côté de ce parc.
Je le connais bien maintenant. À force d’y venir tous les jours je suis devenue un banc, une poubelle, un gravier sur le chemin. Je fais partie du décor.
La petite fille arrive en bas du toboggan en riant et plonge dans le sable. Sa mère vient l’extirper en lui souriant. J’espère que cette mère connaît sa chance. Si je pouvais revenir… il y aurait tant à changer.
C’était peut être sur ce banc que Nina était assise à réviser son économie. Elle regardait la même chose que je vois aujourd’hui. Elle te voyait toi. Elle voyait la foule de mères, entendait les voitures rouler sans cesse dans cette avenue derrière moi, s’amusait de ce petit chien promené par un vieil homme coiffé d’un béret. Le vent passe dans les arbres, j’entends leur frisson, j’écoute leur plainte. Mais qui t’écoute, toi ? Avec qui passes-tu ton temps désormais ? Penses-tu encore à moi ? Te souviens-tu de ta mère ? Te reverrai-je ?
*
**
« Maman regarde ce que j’ai ramené ! »
Je baisse les yeux sur cette vieille boîte de cotons-tiges et les détourne aussitôt.
« Alice par pitié, jette-moi ça !
— Je peux les garder ?
— Non Alice ! Ce sont des vers, c’est dégoûtant !
— S’il te plaît…
— J’ai dit non !
— Maman ! »
Tout ton être me supplie d’accepter. Mais je ne faillis pas. Je me lève, commence à partir mais tu t’agrippes à moi.
« Alice, lâche-moi tout de suite !
— Nan ! Je veux les garder !
— Alice je te préviens !
— Nan ! Maman ils… »
Je n’ai jamais entendu la fin de ta phrase. Sans même le vouloir, ma main droite file vers ta joue. Dans ma tête tout se passe au ralenti, je ne contrôle pas mon corps.
Tu n’as pas le temps de la voir arriver, elle te frappe violemment. Tu subis la gifle en accompagnant son mouvement. Sous la violence, la boite de cotons-tiges tombe par terre, ouverte. Les vers peuvent s’enfuir, alors de mon talon je les écrase. Ils ne ramperont pas chez moi.
Le talon claque sèchement le sol.
Le regard que tu me lances est terrifiant. Ta bouche tremble, tes yeux commencent à scintiller, tes poings sont serrés, tu vas pleurer mais tu ne veux pas que je te voie dans cet état. Tu es jeune et tu te crois forte. Une petite larme commence à se former. D’un geste rageur, tu l’effaces de ta manche avant de courir vers ta chambre en hurlant.
Je reste là, interdite. Les vers ne sont pas morts et continuent de ramper. Ils nous survivront, ils sont increvables.
Ton père sort de la pièce qui lui sert de bureau et, sans attendre, crie, cherchant à comprendre. Ce n’est pas la bonne méthode. Moi je ne veux que te consoler, te prendre dans mes bras, te dire combien je t’aime. Mais je suis trop fière pour cela. Ou trop stupide.
Les lombrics se dirigent mollement vers les chaussons de ton père, le même genre d’asticot qui doit maintenant rampe
Discussion
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Serine le 06/01/2011 à 20h20
J'ai lu "Innocence" et franchement, j'adore. C'est émouvant, c'est bien raconté, c'est superbe. Bravo!
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- Publié le 21 Septembre 2010
- Mis à jour le 21 Septembre 2010 à 17h42
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