17 Rue des Arts

L'Oiseau-Feuille

La Cage du Paon d'Or

 

La Cage du Paon d'Or

 

 

 

Lorsque la clochette de la porte tinta, le marchand remit en toute hâte le drap sur sa dernière acquisition et sortit de l'arrière-boutique. Il ferma la porte à clef, espérant que le battant étouffe le chant qui s'élevait. Le drap dû faire son effet car rien ne filtrait à travers le bois.

— Bonjour, Monsieur Wang.

Devant son comptoir, l'homme reconnut Dimitri Karloff. Une goutte froide coula entre ses omoplates lorsque le mafieux plongea ses yeux droit dans les siens. Un nouveau tintement fut le prétexte parfait pour battre des paupières et détourner le regard. Deux hommes de main, deux de plus, rectifia Wang en voyant ceux déjà dans les rayons, venaient d'entrer. Les caricatures de gorille, le modèle de base que l'on produisait en série, costumes, lunettes noires, une main sous la veste prête à dégainer.

— Bonjour Monsieur, balbutia finalement le petit asiatique.

— Figurez-vous, Monsieur Wang que mes derniers invités ont été charmés par votre Gigantophis. Au sens premier du terme, malheureusement pour eux... Au moins, j'économiserai sur sa nourriture pendant quelques jours. Quelles bêtes fascinantes que les serpents géants, je me réjouis toujours autant de l'avoir ajouté à ma collection. Mais, vous savez ce que c'est, Monsieur Wang, je l'ai montré une fois, je ne peux pas me permettre de le ressortir à mon prochain dîner, même si la plupart de ces anciens convives ne pourront assurément pas revenir.

Karloff émit un petit rire et se détourna de son interlocuteur. Il marcha vers les rayonnages et entreprit d'examiner les articles qui y étaient présentés les pendus au mur.

— Dites-moi, qu'avez-vous donc de nouveau à me proposer, Monsieur Wang ? Je veux quelque chose qui sorte de l'ordinaire, pas ce que n'importe qui pourrait acheter.

L'homme souleva un œuf énorme et l'examina à la chiche lumière d'une ampoule. Avisant le regard interrogateur, Wang expliqua :

— C'est un œuf de plésiosaure, Monsieur. Viable. Après éclosion, il irait à merveille dans votre Loch en écosse.

— Non... conclut Karloff en reposant l'œuf sans ménagement. Pas maintenant, pas un nouveau reptile, n'avez-vous pas entendu ce que je vous ai dit ?

Si le ton de la voix du client n'avait pas changé, Wang ne se méprit pas. Il y avait bien une menace sous ces mots.

— J'ai bien quelque chose de plus intéressant alors, du sang de vampire.

— J'en deale, Monsieur Wang, je peux en avoir autant que j'en veux.

— Mais ce n'est pas n'importe quel vampire, il s'agit du sang de Lestat de Lioncourt en personne, tenta le boutiquier.

— Lestat ? Allons, Monsieur Wang, vous pouvez faire mieux que ça. Lestat est un bon ami, je ne vais pas partager son propre sang avec lui !

Wang osa passer de l'autre côté du comptoir et se mit à côté de Karloff. D'un doigt tremblant, il montra une guitare électrique rouge et blanche pendue au mur.

— J'ai ici l'esprit de Kurt Cobain emprisonné. Un concert très privé peut-être ?

— Hum... Pourquoi pas... Boris, embarque-moi cela.

Un des hommes de main se saisit de l'instrument par le manche. Lorsque les doigts effleurèrent les cordes, les premières mesures d'In Bloom s'élevèrent.

— Est-ce qu'il apparaît en personne pour chanter ? demanda Karloff.

— Avec la médium appropriée. Je peux vous fournir une adresse.

Le mafieux continua sa ronde d'inspection, délaissant le coin des cartes malgré le tentacule inquisiteur qui essaya de se saisir de lui, tranché net par un couteau d'armée. Il ne s'intéressa pas plus aux gemmes dans lesquelles des fées de toutes espèces étaient emprisonnées ou les clefs des portails vers les Autres Mondes. Ce que Monsieur Karloff voulait, et ce que Monsieur Wang devait lui fournir sous peine de perdre, selon le degré de mécontentement de son client, un doigt, son magasin, la vie, c'était du spectaculaire. De l'unique. Du cher, très cher à exposer aux yeux de tous.

— J'ai bien un article qui vous plaira et que vous seul posséderez. Un lycanthrope amérindien, rescapé des grandes guerres vampiriques. Je le réservais pour qu'il devienne gladiateur à New-York, mais je pourrais tout à fait vous le céder.

— Montrez-moi cela, dit Karloff.

— Je le garde à la cave, Monsieur. Si vos hommes veulent bien le monter après que je l'ai sédaté...

— On ne va pas se donner tant de mal, je vais aller voir par moi-même. Yvan, descends en premier avec Monsieur Wang.

Le marchand retourna derrière son comptoir. Il ouvrit la trappe au plancher et alluma l'ampoule, révélant un nuage de poussière soulevé par les vibrations. Un grognement sourd et le bruit du métal claquant contre le métal monta de la cave suite à l'irruption du petit homme cave. En réponse, comme perturbé par ce chahut soudain, le chant qu'avait masqué Wang plus tôt s'éleva, fort et clair malgré la porte fermée de l'arrière-boutique. La mélopée était envoûtante, elle parlait directement aux hommes qui l'écoutaient, s'adressaient à leurs esprits. Emplie de tristesse, de beauté gracile et délicate, de fragilité et de mélancolie, elle arrêta net l'homme de main et son patron. Seul Monsieur Wang semblait insensible aux notes cristallines. Si lui aussi se figea sur place, c'était l'inquiétude qui hantait son visage.

— Yvan, ferme la trappe, ordonna Karloff.

Sans demander l'autorisation de Wang, le mafieux ouvrit la porte de l'arrière-boutique. Dans l'ombre de la pièce, une lueur dorée, évanescente, filtrait à travers un morceau de toile. Le chant s'atténua puis disparut tout à fait tandis que Karloff enclencha l'interrupteur. L'homme enleva le drap devant lui et, sur la table, découvrit une grande cage. Les barreaux, très resserrés, étaient noirs. Derrière eux, une seconde rangée métallique était installée et consistait en du fil barbelé. Un oiseau guettait Karloff entre les interstices, un oiseau aux plumes dorées, parcourues de reflets liquides. Il possédait une tête ornée d'une crête fière, juchée sur un long cou et ses yeux étaient d'une teinte telle qu'ils avaient la semblance de l'or en fusion. Le corps était puissant, les pattes griffues étaient en bon état et la queue était garnie de longues plumes aux yeux multiples.

— Un paon... murmura Karloff. Un paon d'or... Je ne savais pas que ces oiseaux chantaient ainsi. Je me rappelais d'un cri plus disgracieux.

— Ce n'est pas un paon ordinaire, Monsieur, dit Wang d'une voix faible.

A la lueur dans les yeux de son interlocuteur, le marchand savait pertinemment ce qui allait se passer. Karloff allait lui faire une offre, il allait refuser, puis un des gorilles allait faire une "offre" un peu plus persuasive, et Karloff repartirait avec l'oiseau.

— C'est l'Oiseau de tous les Maux, reprit Wang. Chacune de ses rémiges est une plaie qui s'abat sur notre monde en ce moment même.

— Et combien en demandez-vous ? demanda Karloff.

— Il n'est pas à vendre.

Le coin de la bouche du mafieux s'étira en un sourire carnassier. Wang le vit et sut que sa cause était perdue.

— Excusez-moi, mon cher ami, dit Karloff en insistant sur le dernier mot, je n'ai pas bien compris votre proposition. Yvan, tu as entendu quelque chose ?

Le gorille secoua négativement la tête.

— Deux cent cinquante mille.

— Votre prix est si raisonnable que je ne vais pas vous faire l'insulte de négocier. Embarquez-moi cette volaille !

— Je vous en prie Monsieur Karloff, si vous le prenez, il faut me promettre de ne pas le faire sortir de sa cage. Ma famille le poursuit depuis des siècles et nous venions à peine de le capturer. J'allais fermer la boutique pour le plumer quand vous êtes entré !

— Que se passera-t-il si je lui ouvre ?

— Il va vous échapper, vous n'aurez pas les capacités pour le retenir. Il errera de nouveau de par le monde, caché dans les rayons de soleil. Son chant rendra fou les hommes, les dieux, et il relâchera mille maux. Meurtres, viols, tsunamis, tremblements de terre, éruptions volcaniques, cors aux pieds, mauvaise haleine, tout ça est de son fait. Il distille la peur, la mort, la maladie et les prospectus pour les pizzas. Vous ne devez pas le laisser sortir.

— Puisqu'il est si dangereux, Wang, il ne fallait pas le laisser en évidence dans votre trou et le faire disparaître quand vous en aviez l'occasion.

Dans les bras de l'homme de main, le Paon se mit à chanter doucement en regardant son ancien propriétaire d'un air narquois. Yvan sortit son arme de poing et, sans sommation, tira dans la tête de Karloff, puis abattit Wang. Il se retourna et continua son carton dans les autres gorilles. Les balles traversaient l'Oiseau sans laisser de blessures dans son corps. Au contraire, sa couleur dorée semblait plus vive à chaque coup de feu, chaque mort, tandis que les barbelés perdaient leurs piques comme s'ils étaient de glace. Yvan s'effondra, touché à la tête et lâcha la cage. Le verrou de sa porte sauta dans un cliquetis tonitruant dans le silence soudain. L'Oiseau passa la tête, puis le cou, délicatement, veillant à ne pas toucher les barreaux ou les fils métalliques. Les parties de son corps hors de la prison se mirent à luire et bientôt, il fut entièrement sorti. Un hurlement à la mort s'éleva de la cave, une déflagration dorée détruisit la porte du magasin et le Paon d'Or sortit dans la rue, plumes et ailes déployées, affichant toute sa splendeur et son maléfice.

Au fond de la cage de Wang, il ne restait pas une seule trace du passage de l'Oiseau. Pour ce siècle, aucune espérance...

  • Axel
    • Illustrateur
  • FouFuret
    • Illustrateur
  • Mousqueton
    • Compositeur
  • Nekolina
    • Illustrateur
  • Vesperaline
    • Illustrateur
  • Kumo
    • Illustrateur
  • "Un Monde d'Oiseaux" est un projet d'artbook en collaboration avec Axel, FouFuret et Nekolina (et d'autres noms à suivre, en attente de confirmation) pour les illustrations, Mousqueton pour la musique, contant la cosmogonie d'un univers où "tout est oiseau".

    Discussion

    Connectez-vous pour commenter

    Fans 16

    • Kira La Magicienne
    • Charlotte
    • tilivia
    • Feuline
    • ceddric
    • Aeduriel
    • Stroff
    • HeskHwis - premier du nom
    • Sej
    • Sergeant Pepper
    • Mireben
    • Noemiette
    • Terhi Schram
    • Arantèle
    • Aissetou
    • Ogma

    Partager

    Statistiques

    • Publié le 06 Décembre 2011
    • Mis à jour le 06 Décembre 2011 à 17h36
    • Vues : 2353
    • Fans : 16
    • Commentaires : 70