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Un homme à la mer
Un couloir de métro, une fin d’après-midi de septembre.
Des rires et des pas de courses ricochent sur le carrelage blanc qui recouvre les tunnels. Dans la lumière blafarde des néons se meuvent des ombres géantes dont les contours s’allongent sur les parois. Dans la courbe d’un couloir, on les voit soudain apparaître. Un groupe de jeunes fuyards qui provoquent comme une explosion dans la blancheur sanitaire du métro.
On ne sait pas ce qu’ils fuient, on les croit seuls à avoir inventé une raison à leur fracas. Ils courent comme des démons, en riant tant qu’ils le peuvent avec le souffle qu’ils peinent à trouver.
Leur course les conduits à une sortie, à moins qu’il ne s’agisse d’une entrée. Devant eux, la barricade des tourniquets qu’ils s’apprêtent à faire tomber, comme des petits Don Quichotte. Mais des gardes se dressent soudain entre eux et leur issue. Comme un troupeau affolé, le groupe se disperse en bondissant en tout sens, créant la confusion. En quelques secondes, la cohue s’évanouit en emportant derrière elle son orchestre.
Isolé dans le silence, il ne reste plus qu’un couple pris au dépourvu. Face à eux, un garde s’avance en souriant à son évidente victoire.
Cette jeunesse qui lui donnait tant de puissance la rend maintenant vulnérable face à l’uniforme qui s’approche. Elle cherche une échappatoire, esquisse un pas mal assuré vers ce qu’elle croit être une sortie. Mais une main vient de trouver la sienne et la retient. Elle tourne la tête et, à travers une mèche de sa blondeur, son regard s’accroche à la lumière d’un visage ébène.
Il l’attire contre lui et enserre sa taille fine avec délicatesse. Sur une musique invisible, il commence à la faire danser. D’abord timidement, comme s’il cherchait à entendre l’air pour coordonner leurs pas. Puis il devient plus assuré, la robe blanche s’envole au-dessus de la poussière qui recouvre le carrelage du tunnel. Le garde a rangé son sourire et les regarde, interdit.
Une femme assiste à la scène et se laisse prendre au jeu. En riant, elle laisse choir son sac à main et se met à poursuivre la valse d’un cavalier imaginaire. Le couple danse, oubli sa peur, se fait oublier, autour d’eux se dessine un jardin qui fait disparaître le carrelage froid. L’écho de leurs pas devient un clapotis de cours d’eau, et le froissement de la robe le mouvement d’une brise dans les branches d’un tilleul. Imperceptiblement, ils s’éloignent. Jusqu’à ce qu’on ne les voie plus.
Le charme rompu, la dame re-lisse son tailleur en souriant et ramasse son sac à main. Elle y attrape un tiquet qu’elle fait glisser sous le nez perplexe du gardien, passe le tourniquet avec légèreté et disparaît dans un escalier.
Dans les couloirs du métro, on entend résonner les bruits d’une course et des rires juvéniles. Le couple s’enfuit en sachant qu’ils ne sont pas poursuivis mais le sentiment qu’ils se donnent d’échapper à quelque chose les ravit. Il aperçoit la sortie et court vers elle. Mais une main retient la sienne et tout son corps, derrière sa main, est bloqué dans sa course. Le regard qu’il tourne vers elle cherche une raison. Il trouve un visage tout près du sien et sous deux yeux clos, deux lèvres qui embrassent les siennes. Surpris, il s’agrippe aux hanches qui ondulent sous le lin blanc et bascule contre le mur. Elle le relâche. Elle le regarde. Son visage est comme un ciel de nuit illuminé. Il se penche vers une oreille, d’où part un frisson, et lui glisse : « Je m’appelle Marin ».
L’élégance de son rire de jeune fille fait éclater les parois en échos. Elle le toise en souriant pendant d’interminable secondes pendant lesquels il retient un souffle. Brusquement, elle se détache de lui, fait un pas en arrière et laisse tomber son nom : « Océane. » Elle tourne les talons et s’enfuit en courant. La robe de craie se fond dans la clarté du jour et le regard de Marin qui la suivait sombre dans ce puit de lumière où la cruelle sirène vient de s’éclipser.
Une terrible beauté est née
Louise entra dans un bar qu’elle connaissait bien. Elle s’assit près du zinc, commanda un Whisky. Elle but une gorgée, ouvrit son carnet. Dans sa tête, des pensées se bousculaient, faisant battre ses tempes. Sur ses genoux un chaton, elle le caressa tendrement, il se mit à ronronner. Ça l’apaisa. Elle commença à écrire.
« Une fin de journée d’été sur une route de France. Des amis rentrent sur Paris où chacun repartirait de son côté. La voiture roule à travers l’infinie campagne. Le ciel du soir arbore l’étendard rouge et mauve zébré de noir qui annonce qu’il allait y avoir de l’orage. Lou dort, Solène conduit et sur le siège arrière Yanis et Manou tapent le carton pour essayer de garder l’ennui et le sommeil à distance.
Cela fait longtemps qu’ils vont ainsi, cloisonnés dans la vieille Volkswagen et son moteur vrombissant. Ils ont perdu la notion du temps, comme happés dans un rêve étrangement réaliste. Plus personne ne parle depuis longtemps. Par la fenêtre, on voit l’amoncellement de plus en plus dense des nuages qui justifient l’électricité de l’atmosphère. Solène veut arriver vite, il n’aime les orages que quand il n’a pas à les affronter. Il se perd un peu dans ses pensées, qui se perdent elles-mêmes dans la monotonie du paysage. Silence…
Soudain Yanis pousse un cri, faisant sursauter Lou. « Putain, c’est quoi ce truc ?! Manou t’as vu les nuages là-bas ?! » Il pointe de son éventail de cartes un coin sombre à l’horizon. Avec une vitesse déconcertante, les nuages avaient formé une masse compacte, tournoyant en une danse menaçante. Un long tourbillon rejoint la terre, se tordant comme sous l’emprise d’une souffrance abominable. « Oh putain… Elle est gigantesque ! »
Les voyageurs observent le spectacle catastrophique. Ironiquement, il y a quelque chose de beau dans ce paysage…
« — Elle vient par ici.
— Est-ce qu’on a le temps de lui fausser compagnie ?
— Non, on l’aura pas, faut trouver un refuge.
— La maison de ma grand-mère, c’est pas loin, on peut l’atteindre avant ce monstre. »
Décision prise. La Coccinelle déploie ses ailes fatiguées et bourdonne au-dessus de l’asphalte, sa carcasse grinçante bondissant et virevoltant au-dessus des obstacles. Après un temps, elle prend à droite, une petite route bordée de champs à la terre craquelée. Au bout du chemin, la maison apparaît enfin. La voiture fait crisser le gravier de la cour.
Ils descendent. Portières qui claquent. La grand-mère tend le bras pour les inviter à entrer « Allez, allez, vite ! » Une bise. « Salut toi, j’aurais préféré te revoir pour une meilleure occasion. » Ils entrent, la porte se referme. Les cheveux de Lou retombent sur ses épaules.
Dans l’ancienne bâtisse, entre les souvenirs poussiéreux et les meubles cirés, il y a du monde qui regarde les nouveaux arrivants. On accueille des inconnus égarés qui seront, pour l’occasion, compagnons d’infortune. La grand-mère rappelle les consignes. Quand la tornade arrive, on descend tous à la cave, c’est par là, et dans le calme, les escaliers sont vieux. En attendant on hermétise, portes verrouillées, volets clos, on oublie l’extérieur. La tension est palpable, certains préfèrent fermer les yeux et font semblant de somnoler, bercé par la chaleur humaine, au creux de la maison qui se veut réconfortante et résiste pour eux tant qu’elle le peut. Le vent siffle sa hargne de ne pouvoir pénétrer à l’intérieur, il bouscule la maison qu’on devine de plus en plus faible. Dehors on entend les claquements et les gémissements de ce qui ne résiste plus, des cris d’agonie contre le hurlement infernal de la tourmente qui se rapproche. Le temps ne veut plus s’écouler. Dans leur abri fragile, les âmes regardent silencieusement se serrer leurs ventres à l’intérieur desquels règne la confusion la plus totale. Au bout d’un très long moment, la grand-mère vient chercher tout le monde, les arrachant à leur torpeur. « Il faut y aller. » Ils descendent, et quand la trappe se referme, ils entendent le toit qui s’arrache.
La nuit passe comme un coma. Au matin, les hommes remontent et observent le chaos. Paysage de désolation, jusque dans le corps éventré de la maison. Le vertige du silence… Rien ne parle, rien ne chante, rien ne bouge. C’est comme un silence de mort. Irréel. Cela vient frapper Solène en pleine poitrine, là où le silence vient de se faire en lui aussi.
« — Où est Lou ?
— Elle n’était pas avec toi ?
— Je n’ai pas fait attention, hier soir j’étais… Je ne sais pas, je viens juste de me rendre compte qu’elle n’était pas là. Vous l’avez pas vu ? »
Non, personne ne l’avait vu. Lou avait disparu. »
...Suite au prochain épisode...
Une terrible beauté est née (2)
Louise sursauta. Un des serveurs avait attrapé le chaton qui s’agrippa à elle en miaulant. Ils avaient décidé de jouer avec en le tenant face à un vieux matou qui cracha et griffa avec colère. Elle protesta, ils se moquèrent. Elle gronda plus fort, on lui rendit le bébé chat en riant. Elle leur lança un regard accusateur, le chat se roula en boule contre elle et oublia tout.
« Une nuit, deux enfants se donnent un premier baiser, chargé de toute la tendresse gardée qu’ils n’avaient pu se donner avant. Autour d’eux à cet instant, l’air fredonne les grillons du soir et les étoiles de l’été qui leur servent de témoins. Le garçon emporte la petite dans un cocon et goûte sa peau sucrée avec précaution, deux corps cachés au regard de la lune qui veut percer leur secret.
Le couple se sépare, mais entre leur deux cœurs reste un fil, qui se tend et se détend entre chacune de leur rencontre. Les deux enfants qu’ils étaient grandissent dans un univers différent qui ne les éloignent jamais vraiment. Puis, ils se retrouvent et font semblant de se reconnaître. Ils s’enclosent dans une parenthèse qu’ils volent au monde pour un instant, sans se l’être promis, juste parce que c’est ainsi, comme une évidence. Ce qui les unis porte une saveur indéfinissable, qu’ils savourent comme un met rare. Ils s’aiment sans se le dire, ils ont peur de briser quelque chose. Ils se sont déjà heurtés à la limite des mots. Ils en connaissent les contours, les subtilités. Ils savent, ils ont compris qu’à un moment l’idiome ne suffit plus. Alors, quand ils le peuvent ils se le transmettent, de regard à sourire, de main à peau, de frisson à caresse, de souffle à étreinte. Ils se taisent et s’emplissent de leur présence.
Ces deux enfants sont des rêveurs. De leurs chimères naissent des couleurs, des sons, des images, des mots, et tout autour d’eux cela gravite et les habille d’une poésie qui leur ressemble. Souvent ils s’écrivent, parfois sans se le dire, parce que la distance les martyrise et qu’il leur faut combler cette absence. Leurs pensées se rejoignent et créent entre eux un pont imaginaire que leur deux images franchissent pour se sourire un instant. »
Discussion
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Lihild le 15/12/2011 à 19h15
"une terrible beauté est née" ? hey, c'était "la phrase" de la biennale de Lyon cette année !
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- Marla Zany le 16/12/2011 à 10h23
Oui c'est vrai, le titre vient des Biennales de Lyon. C'est ma version allongée de la nouvelle que j'ai rendu. Et le titre est provisoire (j'aime bien le provisoire), il va certainement changer quand j'en aurais trouvé un mieux.
Feuline : merci beaucoup
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- Publié le 04 Novembre 2011
- Mis à jour le 04 Novembre 2011 à 15h38
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